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Veillées de chasseurs

Justine

ou le dyptique de maleveine

OUS savons tous quelle peut être la veillée du chasseur campagnard, devant son feu, qu’entourent les chiens étendus et ronflant, avec sa pipe et, par ces temps d’hiver, ce qui ne gâte évidemment rien, un grog brûlant ... Il rêvasse, jette de temps en temps un coup d’œil au baromètre, puis à l’armoire à fusils où l’acier des canons luit doucement dans la pénombre. Comment Horace n’a-t-il pas songé à « odifier » la veillée du chasseur rustique ? Nous y avons perdu un chef-d’œuvre.

Tel étais-je naguère, prêtant en outre l’oreille aux rumeurs emportées par le vent, au delà des volets clos. Ça sentait la sauvagine et le passage. Et, soudain, je tressaillis. On ne pouvait s’y tromper : il y avait des oies en l’air, au-dessus de la maison, qui tournaient dans le ciel. Je devinais la stridence de leur appel, mélancolique et perçant, qui éperonne le cœur du chasseur de sauvagine comme la trompette de guerre le vieux cheval d’armes.

Je bondis dehors, en robe de chambre, et la céleste musique de se préciser. La lune était dans son plein, mais un écran opaque de nuées ne laissait filtrer qu’une clarté diffuse permettant de distinguer vaguement les objets, sur la neige, à cinquante pas. On aurait pu tirer un sanglier, un renard. Clignant des yeux, je prenais des repères et faisais des comparaisons sur les trognons de choux dans le jardin. Les oies, à en juger par le son, avaient fait de grands cercles en baissant, puis s’étaient posées et tues, quelque part à 700 ou 800 mètres de là, dans un lacis de rigoles, de petits rus et de mares.

J’hésitais, je balançais entre la pipe et le grog d’une part, le devoir de l’autre, le devoir qui me commandait impérieusement d’enfiler mes bottes et de partir, malgré la froidure et la demi-obscurité, à la découverte du gibier miraculeux.

Ce serait me faire injure que de douter plus longtemps de ma décision. Il y avait d’ailleurs un pourcentage de chances réduit, mais qui valait la peine de la tentative. Je mettrais assurément le gibier à l’essor. Il fallait essayer de l’avoir en profil et en ombre chinoise sur le blanc des prairies enneigées ou sur le ciel. S’il s’enlevait sur le fond sombre du bois, c’était bernique. En sortant fébrilement le browning de l’armoire — car n’aurais-je pas peut-être l’occasion, si les dieux m’étaient acquis, de tirer trois, voire quatre cartouches ? — je fis plusieurs simulacres d’épaulement, en me vissant bien dans l’entendement qu’il importait de « faire haut », de couvrir éperdument, et de ne pas chercher à photographier les oies au départ, en laissant pendre tristement le canon vers le sol.

Ayant énergiquement récusé les trois petits cockers, qui sentaient l’aventure dans l’atmosphère, je me glissai dehors, à pas feutrés dans la neige. J’avais mon plan, tout comme Annibal ou Napoléon, et je vous assure qu’il me paraissait plus important — et qui sait s’il ne l’était pas en réalité ? — que leurs stratégiques combines.

Je devais d’abord descendre le raidillon près de la maison, en prenant garde de ne pas m’abîmer la figure, car les évacuations liquides de la ferme voisine la rendaient, en temps de gel, presque impraticable. Ayant franchi ce pas difficile, je chargeai mon fusil de plomb no 4, ainsi en avais-je décidé, en raison de la visibilité restreinte. Dans le rayon où je pouvais voir voler les oies, le 4 leur serait inexorable. À condition, bien entendu, de le mettre en plein dedans.

Ensuite, je passai un petit pont sur le ruisseau, je longeai l’étang puis un autre petit bras de ruisseau qui s’en écoulait, et je me rapprochai ainsi de l’endroit où les oies devaient s’être abattues au gagnage dans une trompeuse sécurité, non loin des granges d’un autre fermier, le père Thirion. Le vent en emporte des graines, de la menue paille, de savoureux détritus qui attirent tous les oiseaux sauvages.

Mon plan était admirablement conçu, et les différentes phases s’en succédèrent avec une exactitude et une précision qui, rendant hommage à la puissance de mon jugement, ne laissèrent pas de m’enorgueillir lorsque, avançant à pas de loup le long de l’étroit cours d’eau, je distinguai, à l’extrême portée visuelle, c’est-à-dire à 35 mètres, sur le pré blanc, trois cous d’oies qui se dressaient avec un commencement d’inquiétude. Mon cœur fut inondé de joie et de fierté. Une approche de bernaches, à minuit, sur le plateau d’Ardennes ! Car, maintenant, elles m’appartenaient, à condition, certes, de ne pas tergiverser ... Une à terre, les deux autres au départ, la première à ras du sol, dès qu’elle commencerait à battre des ailes pour la deuxième fois, et l’autre un peu plus haut, à la grâce de Dieu et du grand saint Hubert.

Tout ceci était à peine pensé que, la crosse montée à l’épaule, l’oie du milieu s’aplatissait sur la neige, tandis qu’ébloui par la flamme du premier coup je cherchais un peu plus haut où dépêcher le deuxième, puis le troisième.

Mais je cherchai en vain. Il me fallut ramener mes regards vers le bas, où ils retrouvèrent les deux compagnes de la défunte, toujours dressant le cou, l’air ahuri, et qui me parurent tout d’un coup d’une effarante, d’une insupportable stupidité ...

En même temps, à 80 mètres de là, un grand bruit d’ailes et de cacardements me renseigna. Les vraies oies sauvages se débinaient. La vérité m’apparut, immédiate, aveuglante, catastrophique :

J’avais f ... par terre une oie à Thirion.

C’est un vers, pas mal venu d’ailleurs, mais je ne m’en rendis compte que beaucoup plus tard. Sur le moment même, insensible à la musique de cette prosodie impromptue, je ne réalisai pleinement que l’horreur de la situation.

Je m’assis sur la neige, caressant machinalement mon détestable trophée. Malgré la température sibérienne, je ruisselais de sueur. Et les deux survivantes, idiotes et funèbres, montaient la garde autour de moi en poussant chacune à leur tour un « couac » de désespoir.

Je m’enfuis, comme on fuit le remords et le reproche vivants, fuyant aussi les granges de Thirion, dont le profil sévère évoquait celui des ergastules ... Je traînais ma victime. Le fracas du coup de 4 me paraissait avoir réveillé toute la vallée et se prolongeait dans ma tête en un affreux écho. Cette calme soirée dominicale me semblait un cauchemar. J’étais pourtant, hélas ! bien éveillé, car, rentré à la maison par une porte dérobée, ayant étalé sur la table de l’office ces odieuses dépouilles et compulsé tous les auteurs, du bon Dr Quinet à Ternier et Pierre Mouchon, je dus bien me convaincre qu’il ne pouvait raisonnablement être question que de l’oie domestique et familière, l’oie du foie gras, l’oie du Capitole, enfin l’oie du père Thirion. Une dernière — mais combien fugitive ! — lueur d’espoir. Je flairai ses pattes. Elles sentaient le fumier ...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Malgré l’heure tardive, car le criminel ne peut que perdre à différer l’aveu de sa faute, je me replongeai dans le bain nocturne et polaire pour venir timidement heurter à l’huis derrière quoi la famille Thirion

Veillait joyeusement en buvant du vin doux.

À quoi eût-il servi d’utiliser des périphrases et de camoufler mon forfait par d’habiles détours ? Je déposai silencieusement le cadavre sur la table, attendant non pas certes des félicitations, mais quelques réactions de circonstance, aussi motivées que prévisibles.

La charmante Laure, fille du fermier et mère nourricière des oies, étouffa un sanglot : « Ciel, la Justine ! » — dans notre pays idyllique, les animaux familiers reçoivent tous un nom, et souvent de chrétien. Quant au père Thirion, il en fallait d’autres pour le faire sortir de son imperturbabilité paysanne, et il se borna à réclamer un verre à mon bénéfice et à me tendre sa blague en un geste d’invite. Il fut d’ailleurs établi, au cours des explications subséquentes, que les oies étaient toujours renfermées le soir dans un appentis. La fatalité avait voulu qu’on l’oubliât ce soir-là, et les cris des voyageuses célestes avaient, pour son malheur, attiré vers le ruisseau la Justine et ses sœurs.

Me voyant toujours soucieux, le bon père Thirion, avec une expression impénétrable, constata qu’au demeurant les oies avaient de la chance, car tout autre chasseur « n’ayant pas mon expérience ni mon sang-froid » (sic) eût vraisemblablement parachevé le massacre des innocentes et occis les deux de reste.

Il me sembla pourtant que, dans la prunelle de Thirion, ce disant, dansait un pétillement suspect.

Était-ce du lard ou du cochon ? Était-ce un hommage sincère — et d’ailleurs parfaitement justifié, — ou une rosserie emberlificotée ! Je me retirai perplexe.

 ... Il est bien vrai que je jouis à la ronde, depuis un quart de siècle, d’une certaine réputation du point de vue cynégétique. Jusqu’ici, elle s’était maintenue intacte et pure. Mais il n’y a pas d’auréole, même chez les saints les mieux trempés, qui ne bascule ou ne se ternisse en quelque occasion. L’immolation de Justine n’en aurait que plus de retentissement. J’en pesai les conséquences durant une nuit d’insomnie. Il n’y avait qu’un parti à prendre, celui de la plus large publicité. Inutile, en effet, d’escompter l’impunité par le silence. Tout le monde, dans ce hameau perdu et dans le village voisin, où le vent favorable avait dû porter l’écho de la détonation, était dévoré par la curiosité et le besoin, bien humain au reste, de fourrer son nez dans les affaires des autres. Tout le monde aussi était particulièrement disposé à la raillerie et à la goguenardise. Le premier soin de chacun, le lendemain matin, avant même ceux à donner aux bêtes, serait de s’enquérir de l’origine du coup de feu, de ses résultats, puis de le commenter en des termes que j’imaginais sans peine. J’aurais pu, me dites-vous, tabler sur la discrétion des parents de la Justine ? Mais, outre qu’en principe elle me paraissait plus que problématique, il était vraiment au-dessus de mes forces et de ma dignité, à plus de cinquante ans, de la réclamer.

Non, il fallait me résigner. Et même il importait de faire vite pour arriver le premier avec mon histoire. Exposant les faits à un interlocuteur ignorant, j’avais l’avantage de la candeur, de la franchise, et me trouvais en bien meilleure posture que devant un individu déjà instruit, mais feignant ne rien savoir et étouffant de rigolade intérieure.

Hélas ! Je me demande comment cela s’était fait, ou plutôt je ne le sais que trop, mais j’arrivai partout trop tard. Même mon tout proche voisin, l’autre fermier, l’excellent Gustave, que pourtant je guettais au saut du lit, avant même qu’il fût tombé dans ses sabots, était déjà informé et, au surplus, visiblement ragaillardi. Par quel sortilège ?

Ce n’est pas seulement chez les vrais sauvages que les nouvelles se propagent avec une prodigieuse rapidité. Et pourtant je n’avais pas entendu de tam-tam pendant la nuit ...

Mais j’en entendis pendant la journée : le facteur, les gardes, le maïeur, le pharmacien du bourg, la Marie de la poste, tout le pays le savait comme dans la chanson, et je vous laisse deviner les allusions, délicates autant que subtiles, faites à ma mésaventure. Tel se disait invité à une frairie chez le bon fermier Thirion. N’irais-je point également ! Tel autre, un savant celui-là, réclamait avec gravité des éclaircissements sur les différences de plumage existant entre l’oie commune et l’oie de Gambie — Plectropterus gambiensis. Quoique fort doux et civil de nature, je finis par les envoyer tous au diable, et, excédé, saisissant mon fusil, je descendis le ruisseau, cherchant à repérer l’endroit où avaient, l’autre nuit, stationné les vraies oies sauvages. J’y arrivai, découvrant l’amorce d’une petite crique. Des ronds s’y faisaient sur l’eau, avec, au centre, un joli canard ondulant du col et me fixant d’un œil coquin. Il ne bougeait guère, familier et un tantinet provocant.

Un réflexe m’avait jeté l’arme à l’épaule et fait choisir le bout du bec pour ne pas abîmer la victime, à cette courte distance. Mais je m’arrêtai à temps, rejetai le fusil sous le bras en ricanant tout haut :

— Une fois, oui, mais on ne me la fait pas deux ... Encore une sale bête à Thirion !

Mais, bis repetita, je m’étais encore trompé. Au son de ma voix, une belle petite bande de colverts, dont celui qui m’avait fait illusion par sa confiance et sa placidité, prenait la voie des airs avec une soudaineté et une décision qui me laissèrent pantois, littéralement exaspéré, sans songer à tirer ... que quand il fut trop tard.

La contrepartie de Justine, le second volet de ce dyptique de maleveine ...

Je rentrai à la maison, mais personne n’a jamais rien su. C’est aujourd’hui seulement que je me décide, le temps ayant quelque peu pansé la blessure, à décharger mon cœur.

Mais je ne suis jamais plus passé par derrière les granges à Thirion.

Jean LURKIN.

Le Chasseur Français N°613 Avril 1947 Page 427