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Mon premier coq

16 septembre, 5h.30. — Une porte de grange, en grinçant, m’arrache au sommeil. « Ha ... aa ... ou ! debout là dedans ! » L’ami Jean nous sonne le réveil d’une voix puissante de rabatteur. Je m’étire dans mon gîte douillet de foin sec. Au-dessous de notre grenier, un tintement de clochettes argentines chante une mélodie grave et douce : les bêtes de Nais, notre hôte et ami, un intrépide chasseur montagnard qui lâchera bientôt son troupeau vers les herbages proches avant de guider notre expédition vers les cimes où sont les isards. Je descends par quelques échelons jusqu’à la salle commune où sur un feu clair, entre deux antiques chenets, se prépare un déjeuner solide. Par la porte grande ouverte sur la nuit, je distingue la masse sombre des monts, quelques étoiles scintillent dans un ciel pur que l’aube nuance doucement vers l’Orient.

« Au jus, la compagnie ! » a crié le popotier. Nous sommes là sept bons camarades, autour d’un savoureux café agrémenté de lait montagnard et d’armagnac le plus mûr. C’est notre troisième et dernier jour de chasse. Deux bredouilles déjà, alors qu’hier, sans une guigne invraisemblable, six isards devaient faire autant de victimes. Aurons-nous la veine aujourd’hui, ou promènerons-nous encore nos armes inoffensives ? Le brave Nais, lui, est résolument optimiste et promet qu’un jour ou l’autre-nous leur « passerons la distribution ». Je ne demande pas mieux, mais à quand « la valse » ? Pourtant cette belle assurance, jointe au moka brûlant, a réveillé l’espoir et chacun de nous a repris allègrement du ... poil de la bête.

Nous partons. De galet en galet, le Rieumajou est franchi et nous abordons la rude pente qui le surplombe. Le grondement du torrent s’efface loin en dessous de nous, étouffé par l’interminable et silencieuse forêt de sapins où s’enfonce notre sentier. Un long temps de marche, puis séparation : Nais et quatre fusils s’en vont garnir les postes d’isards bien plus haut sur la crête. Mon vieux Jean Repain et moi ferons les rabatteurs. C’est un rôle d’abnégation, mais qui n’est pas sans mérite les jours où la réussite jette une harde sous le feu des tireurs.

Tous deux continuons à flanc de montagne pour gagner nos postes de rabat. Nous nous enfonçons dans cette noire forêt d’arbres élancés où, parfois, une pelouse en clairière se découvre à nos regards. Nos jumelles la fouillent pour y découvrir, mais en vain, une bête à la pâture.

— Il y a également quelque coq dans la battue que nous allons prendre, me dit Jean. Je voudrais que vous puissiez en voir au moins un, vous verrez ces bolides !

— Diantre, si vite ? Et une fois désailé, piète-t-il rapidement comme le perdreau ?

— Non point, mais il sait se mettre en boule pour dévaler la pente et tenter d’échapper.

— Bon, fis-je, comme nous n’avons pas de chien, le renseignement est important.

Bien qu’en étant à mon 28e permis, j’en suis à ma première expédition en montagne, donc avide d’informations.

La forêt s’éclaircit, depuis longtemps le sentier a disparu, nous voilà au premier poste de rabat, le mien, en lisière des bois. Jean me quitte, il a deux heures de dure montée avant d’être en place.

Prudemment, je grimpe de quelques mètres et m’embusque, invisible, au pied d’un sapin rabougri. Deux heures d’attente, de guet et de belles aventures où mon esprit vagabonde. Quelle bête viendra passer devant moi à portée : un vieux bouc solitaire peut-être, ou tout le troupeau d’isards ? Pourquoi pas un de ces sombres plantigrades dont je rêve, un ours bourru venant auréoler de sa présence la quiétude de mon site. Malgré deux jours de bredouille tenace, mon espoir de débutant ne m’abandonne pas. Le soleil commence à monter, perçant de ses rayons le clair-obscur de la futaie silencieuse. En face de moi, sa lumière crue frappe une crête granitique, aride, escarpée, dominant de vertes pelouses où se profilent des silhouettes de sapins isolés. Au-dessus de ce décor gigantesque, quelques « choucas » se pourchassent en des piqués impressionnants, cependant qu’un grand aigle plane très haut dans l’azur, puis s’efface et disparaît vers le sud, au seuil de l’Espagne. Longtemps le silence de la solitude me berce de sa rêverie.

Mais voici la réalité, la montre me dit que les deux heures d’attente ont passé. À la minute précise j’avance, l’arme au bras, dans la forêt coupée de clairières, hérissée de mamelons rocheux, boisés, qu’il faut escalader ou contourner au long de leur abrupt. Je ne regrette pas d’être en short, mes gestes en sont plus amples et souples, mais le contact de la pierre est parfois sévère à mes genoux. J’ai dans mon canon droit une cartouche de chevrotines, du 3 dans l’autre. Ainsi pourrais-je servir aussi bien un coq qu’un isard. Par instant je pousse un hurlement sauvage : « Ha ... aaou ! » À coup sûr, s’il y a de l’isard dans le quartier, il déménagera. Là-haut, très loin, affaibli par l’espace, je devine le « Ha ... aaou ! » de mon brave Jean, qui mène en conscience son rude métier.

La forêt devient plus sauvage, ma voie est souvent barrée de roches difficiles au pied, aux abords obstrués de myrtilles et de rhododendrons. Comme je me laissais glisser au long d’un escarpement, sur le dos plus que sur les jambes, freinant des talons, voici qu’en face de moi, à vingt mètres, un puissant coup d’aile a ronflé, une masse sombre barrée de blanc a glissé d’un sapin, plongeant droit dans la pente. Un coq ! le coq dont je rêvais ! Un groupe d’arbres l’a happé. Je n’ai, comme suprême ressource, que d’essayer de le « cueillir » dans une minuscule trouée lointaine, à travers les branches. L’arme à l’épaule, je guette ... Soudain mon coup est parti, à peine l’ai-je entendu répercuter aux échos de la montagne, tant mes nerfs étaient tendus. Mais dans un éclair j’ai entrevu le moulinet d’une aile désemparée, puis plus rien qu’une succession de heurts précipités contre des obstacles, suivie d’un grand fracas, bien loin dans le bas.

Mon cœur bondit, car la réussite était scabreuse, mais un doute me prend : est-ce bien un coq au moins que j’ai tiré ? ... Je prends deux bons repères en alignement sur le bruit de chute et dévale la pente. Là-haut, j’entends l’ami Jean s’évertuer de plus belle. Il aura pris ma détonation pour un « stimulant » de quadrupèdes. Que n’est-il auprès de moi pour aider mes recherches dans ce bois chaotique, et sans chien. Une pensée pourtant me soutient : le coq n’aura pas piété. Il doit être bien malade, ou mort, à en juger par le fracas de sa chute. Avidement, je fouille tout ce qui pourrait le couvrir, le recéler. En vain, quinze bonnes minutes ont passé ; à mon immense déception s’ajoute l’énervement d’entendre la traque se dérouler, montant vers les crêtes. Pourvu que mon retard ne fasse pas manquer la partie. Quelle guigne ! Pourtant je tiens bien mon alignement : deux sapins noirs, puis le point d’où j’ai tiré. Voyons encore plus bas : vitesse du bolide, trajectoire, pente, il doit être par là. Mais qu’est ceci ? Descendant de la cime d’un grand arbre en un roulis léger, une belle plume sombre et arquée atterrit devant moi sur un banc rocheux, portant avec elle une lumineuse espérance. D’autres plumes jonchent la pelouse rase. C’est bien là que s’est abattu l’oiseau géant, mais se serait-il enfui ? ... Âprement je cherche, je fouille ; une fois de plus, je soulève la ramure de branches larges et basses étalées sur le sol, et ... le voilà ! ... Vision mémorable ! un coq puissant, gros et lourd comme un beau dindon, tout pantelant encore. Mon désappointement s’est évanoui, me laissant une joie farouche. C’est bien le grand tétras, l’urogallus, que je tiens, finissant de mourir, une aile brisée et la tête sanguinolente. Une joie grandiose m’anime, avec malgré tout une ombre de remords, devant la rude agonie de ce qui, tout à l’heure encore, était une magnifique créature de Dieu.

Maintenant je n’ai plus qu’à reprendre mon rôle de traqueur. Ragaillardi par le succès, je suis vite en haut pour retrouver mon équipe déçue par la battue, qui, une fois de plus, n’a rien donné. Il était temps que mon coq vînt sauver la « bredouille » et mettre sur notre dernière grand’halte un rayon de victoire.

Merci à vous, mes camarades, Jean, Nais, Victor. Vous m’avez fait connaître, aimer vos splendides montagnes, leur noble gibier, et le trophée que j’en rapporte marquera mes annales d’une pierre blanche, toute resplendissante de souvenirs heureux.

Henri DEBATS.

Le Chasseur Français N°630 Août 1949 Page 584