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Mouche exacte
et mouche de fantaisie

On a dit que deux pêcheurs de force égale pêchant l’un avec la mouche exacte, l’autre avec la mouche fantaisie, auront fait sensiblement le même tableau à la fin de l’année. Le fait ne prouve pas grand’chose quant à la valeur de la mouche. La mouche en elle-même n’est peut-être rien, et deux pêcheurs d’égale force sont difficiles à trouver. Seul, le pêcheur pourra juger par lui-même et pour lui-même, après une longue expérience, au cours de laquelle il aura utilisé tantôt l’un, tantôt l’autre genre de mouche, en tenant compte, autant que faire se peut, des choses si variables que sont le temps, l’eau, l’activité du poisson et ... du pêcheur.

Mais logiquement et par pur raisonnement on est obligé d’admettre que le pêcheur idéal qui saurait discerner et disposerait de la meilleure mouche du moment serait celui qui ferait le plus beau tableau. Pourquoi pratiquement n’en serait-il pas ainsi ? Je dis qu’il en est pratiquement ainsi pour le pêcheur qui ne se contente pas de l’à-peu-près, qui observe, réfléchit avant d’agir, qui refuse une commodité moyenne, préférant un petit effort tenace, moins incertain, à un résultat peut-être moins aléatoire, mais plus facile et moins fécond.

Je dis, enfin, que les fly-makers y sont aussi pour quelque-chose. La mouche exacte est, sinon plus difficile, plus longue, en général, à faire que les deux autres. Elle est plus coûteuse à réaliser, donc plus chère, moins facile à vendre et d’un rapport inférieur. Si la mouche exacte se vend, elle n’est pas, malgré cela, commerciale. C’est surtout une mouche d’amateur, faite avec amour, un régal d’artiste sincère et réaliste : ça ne « paye » pas. Quant à moi, je cherche toujours la mouche qui me paraît être la préférable parmi celles que je connais dans les trois genres, exacte, fantaisie, ensemble, selon la saison, le temps, l’examen de la rivière et mon expérience. Aucun autre mobile ne détermine mon choix. Je dirai, cependant, que j’éprouve plus de plaisir, une joie de père que l’on comprendra volontiers, je crois, à faire naviguer mes propres mouches.

Mouche exacte.

— Comme je l’ai dit à propos de la définition de la mouche, la mouche exacte est impossible à réaliser. Par mouche exacte — que je me garderai de taxer de « caricature » pour ne froisser personne, — on entend surtout celle qui prétend imiter la mouche qui est gobée par le poisson au moment où l’on pêche. Pour réussir avec la mouche exacte, il ne faut pas de l’à-peu-près. J’entends par là :

1° Qu’il faut que le poisson prenne vraiment votre mouche pour la naturelle qu’il gobe à l’instant même dans la rivière. Il en existe. Dans ce cas, elles sont parfaites quant à la forme, aux dimensions, aux proportions des différentes parties du corps, à la transparence des ailes, à la couleur, à la flottaison.

N’oublions pas, cependant, qu’elle doit être conçue avec, autant que faire se peut, une mentalité, une raison de poisson. J’accorde que cela est très difficile et qu’on se trompe, mais ceci permet et oblige de s’écarter de la réalité. Il suffit, pour qu’elle soit exacte, que la mouche réalise l’impression ressentie par le poisson devant la nature sans pourtant copier celle-ci servilement. Une comparaison : nous avons l’impression que l’avion vole, et c’est faux, puisqu’il se visse dans l’air, c’est l’oiseau qui vole. L’avion n’est pas un oiseau. En beaucoup plus modeste, la mouche exacte doit induire le poisson en erreur de la même façon. Il doit prendre le leurre pour la réalité.

2° Qu’elle soit présentée d’une manière identique à celle de la nature. Ce n’est pas toujours ni facile, ni réalisable. Généralement la « présentation » de la mouche est défectueuse, le poisson en a vite le sentiment. Les relâchers sont pour lui du déjà vu ! C’est ici la question essentielle de la pêche à la mouche : le travail de la mouche et les méthodes mouche noyée, mouche sèche, en amont, en aval, glissée, etc., etc., le tout agrémenté parfois du désolant « désespoir du pêcheur » qui navre le néophyte parce qu’il est convaincu alors de sa faiblesse avant de se résigner à l’impossible. Les adeptes de la mouche « fantaisie » semblent alors triompher.

Mouche fantaisie.

— La mouche fantaisie sera celle qui réussit, semble-t-il, sans rime ni raison, souvent où la mouche exacte semble mise en défaut. On constate sa réussite, c’est un fait. Mais pourquoi ? On se demande si cette fantaisie n’est pas simplement apparente : fantaisie pour nous, oui ; pour le poisson, ce n’est pas sûr. Les insectes sont si nombreux, si variés, si différents ! Et puis le poisson n’a pas toujours le temps de réfléchir, c’est-à-dire de vérifier, il attrape, il saisit d’abord rapidement au passage, il verra après. Hélas ! si courte qu’elle soit, cette vérification lui est néfaste. Je ne crois pas que la mouche fantaisie, en général, rappelle quelque aliment naturel particulier aimé du poisson, mais une proie susceptible d’être bonne dont il faut avant tout s’emparer. Si la mouche fantaisie était prise par le poisson pour un insecte ou autre aliment, ce ne serait plus une mouche fantaisie, mais une mouche exacte. Je range la Wickham fancy dans cette catégorie : pour moi, c’est une mouche exacte de l’Ecdyonurus.

Le chevesne essaye de saisir le Buldo, peut-être par jeu, ou le flotteur noir même en eau calme et claire : impossible de dire qu’il y a surprise ; je l’ai vu aussi dégorger des graines de lierre qu’il venait de goûter comme une poule tâte du bec une brindille de bois immangeable qu’elle rejette. Voilà, je crois, les différents mobiles qu’exploite la mouche fantaisie : jeu, curiosité, voracité.

Il est remarquable que, dans cette catégorie, les mouches sont plus voyantes, plus brillantes, plus grosses, le tinsel doré ou argenté est souvent mis à contribution, sans doute pour attirer plus facilement et de plus loin l’attention du poisson, et leur donner une certaine luminosité.

Le pêcheur à la mouche exacte est, en général, très méticuleux au sujet de la forme, du volume, etc., de l’imitation. Pourtant le pêcheur à la mouche naturelle — mouches de maison, sauterelle, punaises de choux, etc. — met souvent, quand ils sont petits surtout, plusieurs insectes sur un gros hameçon, ce qui ne ressemble plus à rien et devient informe. Il n’empêche que le poisson s’en empare sans hésitation ! Que conclure ?... Je crois que ce fait peut justifier le succès de toutes les mouches chenilles qui, en vérité, ne ressemblent à rien de réel, mais le suggèrent ... surtout lorsque, comme dans la Wickham fancy, des reflets dorés sur le tinsel d’or vus à travers les barbules de la mouche et le prisme de l’eau rappellent, peut-être, au poisson l’étonnante, merveilleuse, radiante et si chaude couleur brune de l’insecte qu’est l’Ecdyonurus.

En somme, il est amusant de créer de toutes pièces un leurre vraiment efficace. La mouche fantaisie demande de l’intuition, des recherches de la part de son inventeur, et dans ce travail, qui a aussi son charme, la fantaisie ne règne peut-être pas toujours en maîtresse. L’observation réfléchie, la perspicacité y doivent jouer leur rôle autant que l’intuition. Merci au cocher de Londres pour sa « Coachman, » ainsi qu’à l’inventeur de la Wickham. Petites étincelles de génie, sans doute, mais enfin génie tout de même, même si vous voulez simplement appeler cela chance ou hasard !

P. CARRÈRE.

Le Chasseur Français N°632 Octobre 1949 Page 690