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Les vignes

Le gibier, bien qu’il s’agisse d’animaux dits sauvages, ne recherche pas seulement les cantons où la nature règne en maîtresse. Il a même tendance à quitter ces cantons, où il se retire le plus souvent poussé par la poursuite acharnée dont il est l’objet afin d’assurer sa survivance.

Les cultures ont pour lui un attrait irrésistible en raison du couvert et du gîte qu’il y trouve.

Ainsi chaque espèce, selon sa nature et sa façon de vivre, est attirée de préférence vers telle ou telle production, à tel point que si la chasse n’y mettait bon ordre il resterait bien peu de chose pour le cultivateur.

Les luzernes, les céréales, les betteraves, les lentilles, les maïs, les mils à balai, les pommes de terre accueillent lièvres, cailles et perdrix, cependant que des oiseaux plus aériens, tels les pigeons ou les loriots, vont y chercher leur nourriture.

Le gros gibier comme le sanglier y va faire ses nuits et saccage à plaisir. Certes, les oiseaux sont moins destructeurs que les quadrupèdes et les dégâts du gibier servent trop souvent de mauvaise justification au braconnage.

Mais si chaque culture attire vers elle un gibier de prédilection, il n’en est aucune qui les attire tous comme les vignes qui les accompagnent de leur naissance jusque dans leur mort. Sédentaires et migrateurs s’y retrouvent et lui demandent nourriture et protection. J’ai vu, un jour, un ami, tirant un perdreau dans une vigne, tuer du même coup une caille qui se leva pour se placer dans la gerbe de plomb.

Il y a des vignes dans la majeure partie de la France, mais elles ne sont nulle part aussi abondantes que dans le Midi. Là elles prennent tous les aspects : petite plantation entourant le mazet, propriété moyenne où vit une famille, monoculture des moyens et grands domaines de Camargue et des quatre départements viticoles, partout elles offrent au regard leurs ceps rigoureusement alignés, tordus l’hiver, luxuriants l’été, chatoyants l’automne.

Maître Jeannot aime beaucoup les vignes. Il trouve toujours une motte bien abritée par un sarment où il se gîte. Et puis c’est si commode lorsqu’on est poursuivi par un chien de crocheter dans ce labyrinthe. Mais il n’est guère reconnaissant. Lorsque, au printemps, la vigne lance ses pousses, il dévore les bourgeons dont la sève généreuse lui plaît et il commet de gros dégâts. Aussi voit-on beaucoup de champs protégés par des grillages inclinés en dehors vers le haut pour opposer une barrière infranchissable.

Les perdreaux rouges recherchent dans les vignes l’ombre, la fraîcheur et les raisins qui leur permettent de lutter contre la sécheresse. Ce sont des gourmets. S’il se trouve des plants nobles, ils dédaigneront les hybrides pour cueillir les muscats, les œillades et les clairettes. Puis dans une plantation de grande étendue, on piète allègrement et on déroute souvent le chasseur et le chien.

Le chasseur avance mal dans les vignes. Son chien disparaît à sa vue et les choses se passent sous un tapis de feuilles. C’est bien pire lorsque les arbustes sont montés sur fil de fer. Le chasseur est contenu dans la même rangée et le chien, trop ardent, heurte rudement les fils. De la bordure pour un chasseur solitaire, un grand tènement est décourageant lorsque la vue embrasse le foisonnement des sarments. Aussi, la battue est-elle de règle quand le gibier est abondant.

De moins en moins, hélas ! on voit dans les vignes la fuite rousse et les longues oreilles du lièvre qui risque d’y passer à l’état de souvenir.

Les vignes subissent souvent la présence de visiteurs nocturnes. Ceux-là sont des pillards. Une harde de sangliers saccage les plants sur son passage et jette à terre plus de raisins qu’elle n’en mange. Le blaireau se tient mieux à table, mais n’en a pas moins un robuste appétit. Quant à maître Renard, il vient y chercher un appoint ou un adjuvant à sa nourriture carnée.

À l’ouverture de la chasse, les vignes portent encore leur récolte et de ce fait protègent le gibier. On ne chasse pas dans les vignes, du moins de façon systématique avant les vendanges. Mais, lorsque les vendanges sont commencées, les « colles » de vendangeurs poussent le gibier hors de la plantation. Elles laissent derrière elles le terrain piétiné, quelques grappes oubliées et les verjus.

Magnifique habitat pour les grives qui, dès le début d’octobre, s’installent dans les somptueuses vignes d’automne où elles offrent leur vol difficile au chasseur dilettante.

Puis, plus tard, la chute des feuilles, la taille et le labour des vignes les rendent moins propices à la chasse. Ce n’est plus qu’un terrain nu. Mais il y a encore les vignes inondées de Camargue, qui donnent aux passées du soir et du matin le miroir sombre de leurs eaux.

Si les vignes voient tant de gibier utiliser leurs ressources de leur vivant, il est banal de constater qu’elles accompagnent de plusieurs manières sa mort en réjouissances gastronomiques. La caille cuite dans une feuille de vigne conserve mieux sa saveur, la caille aux raisins est un mets délicat. Pour manger la caille, le perdreau, le lièvre ou le lapin, rien ne les rehausse comme une bouteille amoureusement mûrie. Un civet exige le vin le meilleur.

Les vignes et le gibier ne vont pas l’un sans l’autre, à tel point que la bécasse, qui n’a vécu que dans les bois, marie harmonieusement son fumet aux meilleurs vins de France.

Ainsi, les vignes jouent un grand rôle dans la chasse dont elles prolongent le plaisir, par les délices de la table.

Jean GUIRAUD.

Le Chasseur Français N°634 Décembre 1949 Page 770