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Une chasse à la gelinotte

Dans le Vercors

La gelinotte est un de nos beaux gibiers des altitudes moyennes. De la famille des Tétras, elle affectionne les grandes forêts aux essences multiples, riches en baies de toute nature et possédant, au surplus, de confortables plaquages d’airelles.

C’est une gourmande. Sa chair s’en ressent. Son corps ramassé est lourd. Pour le chasseur, elle est une perfection. Dans le vaste domaine aux recoins profonds qu’elle exploite en dilettante, la gelinotte, sans jamais s’égarer, prospecte la meilleure production du moment, des premiers bourgeons du printemps aux faines et aux fruits succulents de l’automne. Rien ne lui échappe : au sol, les menues graines, les œufs de fourmis noires, les framboises, les bourses violettes des ronces rampantes, sans doute aussi les fraises, et surtout ces bonnes airelles qu’elle dispute aux coqs ; à l’étage au-dessus, l’abondante manne des sorbes et des alizes. Mais elle est d’une méfiance extrême. Elle sait que, pour elle, la cachette la plus sûre se trouve sur le sapin touffu ou l’épicéa aux ramures puissantes, impénétrables à la vue des hommes et des rapaces. Voilà pourquoi elle aime ces forêts interminables où feuillus et résineux, dans une même envolée, se disputent âprement un humus riche et frais. Sous leur couvert propice, et grâce au jeu normal de la vie forestière, arbres abattus par la hache ou la tempête, banc de rocher affleurant la terre végétale, il existe toujours, par places, la clairière un peu mystérieuse baignée par des rayons obliques, où il fait bon manger, trottiner, gratter les fourmilières et se pouiller dans une tache de soleil.

Les immenses forêts du Vercors, comme du reste celles de Chartreuse, offrent bien toutes ces commodités. Voilà pourquoi les gelinottes y abondaient avant les énormes déboisements, conséquences de la guerre.

Il est impossible de chasser avec succès la gelinotte au chien d’arrêt. À moins d’avoir la chance inouïe de lever à découvert cet oiseau rapide, il faut se contenter d’entendre le bruit puissant de son départ. Et c’est tout. D’instinct, on a pointé son fusil sur une ombre. La gelinotte est déjà en lieu sûr, souvent très près, immobile sur sa branche, collée au tronc, invisible. Elle n’en bougera pas avant que les intrus, qu’elle entend fort bien, soient loin.

Deux moyens restent donc au chasseur : l’affût et le sifflet. L’affût est chanceux. Cependant le chasseur de grives, posté de bon matin, en pleine forêt, au pied d’une « timelle » (l’alizier), en tue toujours quelques-unes lorsqu’il y tient la main. La chasse vraiment spécifique est la chasse au sifflet. Aucun oiseau ne répond mieux au rappel que la gelinotte, et certains spécialistes la font venir littéralement sur eux. Mais l’apprentissage est délicat. Il exige une oreille d’une finesse extrême, je dirai même qu’il faut être musicien pour apprécier à sa juste valeur et reproduire exactement les modulations qui composent le chant de la gelinotte, car ce n’est pas un simple cri. L’à-peu-près n’est pas de mise. À la moindre imperfection, et nous sommes bien loin du « canard » de nos fanfares municipales, l’oiseau non seulement ne vient pas, mais est mis en méfiance définitivement.

J’aurais adoré cette chasse, en solitaire, au fond des bois. Je possédais d’autre part des sifflets inégalables. Malheureusement, depuis l’autre guerre, comme beaucoup de mes contemporains, je ne perçois plus le chant de la gelinotte. J’avais fait la connaissance, au Villard-de-Lans, d’un jeune chasseur réputé ; je lui donnai mes sifflets, et il s’en servit si bien que, la même année, il tua soixante-douze gelinottes. Très sagement, il sut se restreindre dans sa passion favorite pour ménager un cheptel qui, pratiquement, lui appartenait. Hélas ! dans l’affreux drame du Vercors, mon nouveau compagnon tomba, avec beaucoup d’autres jeunes gens, lâchement assassiné près de ces grands bois qu’il avait tant aimés.

C’était un excellent tireur à la carabine. Un jour, nous cherchions ensemble un chamois blessé et, par fantaisie autant que pour ne point nous charger trop, nous avions pris seulement nos carabines long rifle. Soudain, sous nos pieds, une gelinotte partit. D’instinct, nous restâmes figés en plein découvert.

—  Vous l’entendez rappeler ? dit-il. C’est un mâle.

Il portait au cou deux sifflets passés à une ficelle. Il siffla « femelle ». Au premier appel, la gelinotte nous arriva et se percha en boule à 20 mètres. Il épaula lentement l’arme minuscule. L’oiseau tomba transpercé.

Nous avions pris rendez-vous pour une chasse en octobre. Octobre est, par excellence, le mois le plus propice pour rappeler la gelinotte. Les arbres commencent à perdre leurs feuilles. Le gibier branché se voit mieux. Il conserve cependant encore l’illusion d’être bien caché, ne se doutant point que, derrière l’écran trop faible des feuilles éclaircies, la masse compacte de son corps se révèle comme une certitude.

Je cueillis donc mon guide au passage. Il faisait un temps splendide. Ciel sans nuage, pas de vent, le calme absolu, toutes les conditions requises. Nous commençâmes à chasser tout au fond du plateau, dans la forêt qui, du dernier hameau, s’élève en pente douce jusqu’à la crête rocheuse, gardée par les becs d’Orient et d’Occident. Il avait pris son vieux fusil à chiens et moi le léger petit calibre, qui est mon arme préférée.

—  Mettez du 6, dit-il.

Pensant tirer de trop près, je mis du 8. Aux premières touffes d’airelles, déjà rougies par les froides rosées matinales, il m’arrêta :

—  Un bon coin, mettez-vous là. Pas un mot. Aucun geste. Défense de fumer. Tirez sans attendre quand je l’aurai fait venir sur vous, mais seulement quand vous la verrez bien.

Il sortit un sifflet et modula un son si doux qu’il me parut lointain. Tout de suite, il se retourna, un doigt sur les lèvres. Il siffla une deuxième fois et j’entendis l’oiseau venir en trombe. Je ne bougeai pas. Un coup d’aile et, brusquement, je le vis, bien au clair, à 15 mètres. Je tirai au coup d’épaule. Nuage de plumes ; je pensai ramasser une loque. Rien ; des plumes au sol, des plumes tombant encore lentement.

—  Avec quoi avez-vous tiré ? me dit-il, surpris.

—  Avec du 8.

—  Je vous avais dit du 6. Elle est perdue pour nous. Sans chien, et il n’en faut pas, il est inutile d’insister, j’ai fait l’expérience plus d’une fois. Mettez donc du 6. Vous ne craignez pas de les abîmer.

Confus, je m’exécutai. Cinquante mètres plus loin, nouvel arrêt. Comme arbre, il n’y avait qu’un grand fayard gardant, à la manière d’une sentinelle, une sorte de clairière au bas d’un éboulis. D’assez gros blocs moussus pointaient d’un fouillis hirsute de framboisiers mêlés de ces rosiers alpins à fleurs mauves que l’étranger prend pour des églantiers sans épines.

Nous nous plaçâmes côte à côte, genou à terre ; à 10 mètres du solitaire.

—  Regardez, me souffla-t-il dans l’oreille, je siffle la femelle (avec le sifflet donnant le cri de la femelle).

Une fois, deux fois, trois fois. Rien.

—  À présent, je siffle le mâle. Et il changea d’instrument.

—  Vous avez entendu ?

—  Non.

Il recommença le chant.

—  Vous entendez ?

—  Non.

—  Ce n’est pas possible.

Hélas ! Elle répond, elle vient. Je n’eus pas le temps de la voir. Il avait épaulé. La gelinotte tomba lourdement, battant des ailes, dans les framboises. Une belle femelle.

—  Vous voyez le 6. Nous devrions en avoir deux.

Cent mètres plus loin, ce fut moi qui tirai et ramassai un mâle. Peu à peu, nous avions atteint la zone des sapins. Ils étaient encore clairsemés. Leur masse sombre se détachait avec sévérité parmi les rouges, les ors et toute la gamme des couleurs qui parent les bois en automne.

La chasse continua jusqu’à midi, lente, uniforme, méthodique, je dirais presque monotone si ce mot n’avait quelque chose de péjoratif. Certes, je ne m’ennuyais nullement, embrassant avec les yeux tant de belles choses, récoltant avec les oreilles tout ce que je pouvais, ne pensant qu’à la chasse et savourant tous les détails de l’action en appréciateur.

Nous comptions huit gelinottes, dont cinq coqs et trois poules. Le résultat fut jugé satisfaisant. Pratiquement, la partie était terminée.

En « cassant la croûte », mon compagnon sortit sa collection d’appeaux. Il en avait six, mais très sélectionnés. Ils tenaient aisément dans son gousset. Le plus petit n’était qu’une « galle » de fayard de la grosseur d’un pois chiche, percée de son trou d’aiguille. On ne peut la tenir qu’entre deux dents.

Avec ces instruments minuscules, tour à tour il imita le mâle et la femelle, puis décomposa le chant pour bien m’en faire saisir les nuances. Patiemment, très amicalement, il me fit essayer. Peine inutile. Ce n’était jamais ça. Il me confirma enfin que les sifflets que je lui avais donnés étaient de loin les meilleurs. L’un, fait en os même de gelinotte, avait jauni comme de l’ivoire ; l’autre était en plomb ; deux misérables petits objets de 3 centimètres, incompréhensibles pour un profane, sans prix pour l’amateur habile ; que d’heures de patience avaient-ils dû coûter au brave homme qui les fabriqua, le garde champêtre de l’époque. Je les tenais moi-même d’un vieillard à la prestance magnifique, véritable ami très vénéré et grand chasseur devant l’Éternel, l’ancien curé d’Autrans-en-Vercors, que devait desservir par la suite, durant quarante ans, notre archiprêtre de Voreppe. Il fut, pour ces sifflets, une sorte de légataire in partibus. En fin connaisseur, il me les avait remis, il y a quelque trente ans, avec autant de recommandations attendries que s’il se fût agi de reliques authentiques d’un saint. Entre nous, quoique profanes, c’était bien des reliques.

Cette fois, les sifflets se sont tus. Ils ne seront plus transmis de main en main. Leur dernier animateur est mort.

Aussi, je l’affirme, si cette journée de chasse fut une des meilleures de ma carrière, je ne l’évoque pas sans tristesse, et, aujourd’hui, ma pensée émue va retrouver tout là-haut, au pied d’une croix, l’humble héros du Vercors qui rappelait si bien les gelinottes.

J. LEFRANÇOIS.

Le Chasseur Français N°634 Décembre 1949 Page 775