Du courrier toujours aussi abondant que nous adressent
les lecteurs sur les remèdes propres à régénérer la chasse en France, nous
extrayons aujourd'hui la lettre ci-après, laissant naturellement à son auteur
l'entière responsabilité de ses opinions, que notre souci d'impartialité et
d'objectivité nous fait un devoir de publier.
Fort peu de gibier, beaucoup de chasseurs, nombreux
braconniers et encore plus peut-être de sauvagine : telle est la grande
pitié de la chasse en Sud-Ouest.
Le chasseur honnête parcourt la campagne, et lui et son
chien rentrent, le soir, harassés, le carnier vide, la cartouchière intacte et
le cœur plein de désespoir. Les causes en sont connues de tous, et devant la
cheminée vierge de tout rôti de chasse les lamentations sont unanimes.
Le gibier, sauf peut-être le lapin, dont les nichées n'ont
(et pour cause) pas été noyées, a souffert de la sécheresse. Les couvées de
perdreaux ont vu leurs poussins morts aussitôt nés par manque d'eau, et beaucoup
de jeunes ont péri dans les crevasses pour eux trop profondes qui se formaient
par endroits sur la terre calcinée. Le lièvre est quasi introuvable. Les
innombrables renards en ont dévoré les levrauts et font une chasse continue et impitoyable
aux adultes.
Ce qu'il en reste se voit quotidiennement détruit, quels que
soient sa taille ou son état de gestation, par les braconniers, qui se sont mis
à pulluler dans nos fermes et dans nos villages. Parmi eux se distinguent, en
première place, les étrangers que la France accueille à bras trop largement
ouverts peut-être. Presque tous les Espagnols et Italiens que l'on rencontre un
peu partout sur les chemins du Sud-Ouest portent constamment un fusil de chasse
et, accompagnés d'un ou plusieurs corniauds efflanqués et affamés, cherchent
une proie comestible. Les Italiens surtout sont des as du braconnage, habiles à
se servir des appeaux, des appelants, de la lanterne, des panneaux, des lacets,
quasi inconnus jadis dans nos pays, et utilisant à outrance le furet destructeur.
Des exemples ? Dans les environs de Saint-Clar-Lamasquère,
près de Toulouse, les gendarmes ne surprirent-ils pas, la veille de
l'ouverture, un de ces hôtes peu désirables transportant à la ville, pour y
être suspendus dès le lendemain matin aux crochets des halles, quelque trente
perdrix et autant de cailles vivantes ? Quelques jours auparavant, un de
ses voisins et compatriotes avait donné un repas de huit personnes, et chaque
convive avait eu son perdreau.
Pour beaucoup, chasser est le seul travail.
Cette année a vu aussi éclore une nuée de chasseurs de tous
âges. Beaucoup de très jeunes qui, le jour de l'ouverture en particulier,
tiraient sur n'importe quoi, et dans tous les azimuts ... Là où autrefois
on comptait deux permis, il y en a maintenant plus de cent. Chacun a un ou deux
chiens courants, baptisés chiens de garde ou de berger à cause de l'impôt. Et
tout ce monde canin gueule, hurle de jour comme de nuit, chasse ouverte ou
chasse fermée ... Malheur aux jeunes couvées ou aux imprudents lapereaux ! ...
On se nourrit tant bien que mal sur le pays. Tout fait ventre, et la pâtée que
donne le maître est si rare, si ce n'est inexistante ...
Pour achever les derniers rescapés, le jour, du haut des
cieux ou de la cime des arbres, descendent buses, faucons, pies, corbeaux ...
que personne n'inquiète (la cartouche est si chère !), tandis que, dans
l'ombre des nuits, chats vagabonds et chats-huants, fouines, belettes et
renards mangent chacun leur poids de gibier. On en tue bien un ou deux, de-ci de-là,
par hasard, mais que représente ce nombre ?
À Saint-Clar précité, les chasseurs se sont émus. Ils ont
organisé des battues quasi dominicales. Ils croyaient n'avoir à détruire que
trois ou quatre renards. À la fin de la saison, ils en avaient découvert et
abattu plus de cinquante ... Et le lièvre reparaît dans le secteur. En
outre, là, malheur au fureteur que l'on sait avoir pris aux bourses une femelle
pleine et ne l'avoir pas, comme aux temps honnêtes, relâchée aussitôt sans lui
faire de mal. Le paysan, vrai chasseur, sait se faire justice lui-même, et le
destructeur sans vergogne comprend sans insister.
Dans un autre pays pierreux et plus au nord du Sud-Ouest,
les chasseurs se plaignent de ce que les gardes régionaux, trop indulgents aux
chiens errants, refusent de se rendre en été sur les lieux où un renard leur
est signalé muré dans son terrier ... Ils préfèrent réserver sa
problématique peau pour l'hiver ...
Et ainsi les quelques rares spécimens de gibier qui restent,
constamment harcelés et traqués, ont riposté par des mesures de défense
adéquates.
Le perdreau part très loin du chasseur pour se réfugier dans
des fourrés inextricables d'où il ne se laisse pas déloger.
Le lapin, dès le premier coup de voix d'un gueulard, ne
songe plus à son profond terrier où viendrait l'inquiéter le furet que trop de
soi-disant chasseurs cachent dans leur musette. Il se réfugie dans le tas de
cailloux le plus proche et, plein de terreur, attend, comme nous le faisions
aux heures angoissantes des bombardements aériens, que cela passe.
Le lièvre, lui, quitte carrément le pays, trop bruyant et
trop dangereux, et se retire dans des coins perdus plus tranquilles. En somme,
le fort peu de gibier qui reste s'éclipse devant le chasseur qui ne voit rien ...
toujours rien.
Et, comme tout exposé demande des conclusions, voici celles
que l'on pourrait tirer de celui-ci :
1° Être très sévères pour la délivrance des permis aux
étrangers. Songer que délivrer une autorisation de port d'armes à certaines
personnes est chose très dangereuse (souvenons-nous des « mauvais maquis »,
terreur des fermes isolées ...). Rejeter toutes demandes émanant de ceux
connus pour leurs habitudes de braconnage ...
2° Ne délivrer de permis qu'aux individus ayant passé l'âge
du service militaire, c'est-à-dire sachant, en principe, ce qu'est un fusil.
3° Taxer comme chiens de chasse tous lesdits chiens de
chasse (une carte d'identité avec photo serait utile au fisc).
4° Réglementer minutieusement la chasse au furet (le lapin
dans le Sud-Ouest n'est pas vraiment un animal nuisible).
5° Donner des primes suffisantes pour encourager la
destruction des bêtes ennemies du gibier.
6° Confier dans chaque village à un chasseur sérieux le
poison destiné aux bêtes puantes. Il pourrait ainsi être employé sans retard et
à coup sûr, quitte ensuite, à en faire contrôler l'usage par les gardes
régionaux.
7° Surveiller étroitement les lieux que l'on repeuple sous
peine de voir le gibier « repeupleur », facile à tuer, anéanti
aussitôt lâché.
Ainsi, peut-être dans deux ou trois ans, reverra-t-on (comme
on l'a vu après chaque guerre, où le gibier reprenait de l'espoir faute de
chasseurs, de braconniers et de munitions) quelques lièvres et quelques
perdreaux.
Sinon, déjà l'an prochain, l'État constatera la diminution
du nombre de permis, et ceux qui le prendront n'auront plus, pour brûler
quelques cartouches, que la ressource de s'adresser à quelques vénérables
Isaac, marchands de vieilles casquettes.
Jean DELAPLAINE.
|