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Une mouche simple

Avez-vous eu l'occasion d'examiner la boîte à mouches d'un pêcheur de truites ? J'entends, bien entendu, du vrai pêcheur, celui qui ne met pas dans son sac des truitelles de 10 centimètres ou des tacons de 80 grammes. Je veux parler du pêcheur vraiment sportif qui recherche les belles pièces, en mouche sèche, et qui se croirait déchu en conservant des sardines.

Dans cette boîte, il y a toutes les imitations possibles, depuis l'infime « black gnat » jusqu'au gros « sedge » roux qui anime le crépuscule aux beaux soirs de l'été. C'est à faire pâmer d'aise le plus sévère entomologiste.

Parmi ces petites merveilles, il en est qui sont pourvues de deux et même de quatre ailes ; certaines n'en ont pas ; d'autres ont des cerques à l'extrémité de l'abdomen, pour parfaire l'imitation de ces éphémères translucides dont les essaims innombrables jouent dans les rayons de soleil. Il en faut de toutes espèces pour répondre aux manifestations subites d'éclosions, connues d'ailleurs approximativement par les initiés.

Ces pêcheurs sont des artistes, exerçant leur sport, leur art devrais-je dire, avec un tel souci de perfection qu'ils forment l'élite de notre grande corporation ; à moins, toutefois, qu'ils ne soient que des snobs cherchant à leurrer, sinon les poissons, du moins leurs confrères moins ambitieux.

Mais n'allez pas croire que ce petit musée entomologique soit une obligation péremptoire sans laquelle on ne petit escompter une réussite. Ne vous effrayez pas et écoutez : il y a d'autres catégories de pêcheurs plus modestes, aux ambitions moins grandioses, qui, eux aussi, prennent des truites ... dans les rivières où il en reste. Leur boite est moins rutilante, les modèles y sont moins nombreux, leurs mouches n'ont point d'ailes : ce sont des mouches dites « araignées ».

Seules les tailles et les teintes diffèrent ; les silhouettes sont identiques, et nous dirons tout de suite qu'elles sont aussi bonnes que leurs congénères de haute noblesse, à condition d'être présentables et ... bien présentées.

Essayons donc d'en construire une ; la brièveté va s'imposer, et c'est regrettable, mais nous laisserons au lecteur le soin de parfaire cette ébauche.

Voyons d'abord le matériel nécessaire : des hameçons à œillet, n° 7, 8, 9 pour le chevesne, 10, 11, 12 pour la truite, 13, 14, 15 pour l'ombre et l'ablette, ce qui ne veut pas dire que l'un ou l'autre de ces poissons va se gêner pour engamer un numéro qui ne lui était pas destiné ; de la soie de couleur, solide et fine, de la cire, des plumes de coq prises sur le collet d'un animal vivant (c'est important), du vernis et …, c'est tout. Les pêcheurs qui n'ont pas les doigts assez déliés devront faire appel à l'habileté de fines mains féminines, plus délicates et plus expertes.

Et nous commençons : prenons un n° 10, de la soie noire, une plume noire, longue et étroite. Passons la soie sur un bloc de cire et frottons-la soigneusement ; elle collera suffisamment pour ne pas se dérouler pendant le montage.

Prenons l’hameçon par la hampe de la main gauche, l'œillet entre les deux doigts, et enroulons la soie, de la courbure vers l'œillet, en prenant sous les spires le gros bout de la plume, ébarbée d'un côté (fig. 1). Fixons la soie par deux demi-clés à 2 ou 3 millimètres de l'œillet ; changeons l'hameçon de côté et prenons-le par la courbure ; puis, saisissant le bout A de la plume avec une pince à ressort, enroulons-la en B sur la soie en ayant soin, autant que faire se peut, de ne pas faire chevaucher les enroulements ; deux ou trois tours suffiront pour une mouche peu fournie (fig 2) ; laissons pendre la pince et, avec la soie restante, fixons la plume par deux tours et deux demi-clés ; coupons à ras, et c'est fini. Une goutte de vernis consolidera l'ensemble.

Quand vous serez plus habiles, je vous indiquerai d'autres façons de procéder pour établir des modèles plus perfectionnés. Sachez seulement que cette mouche, bien construite et bien manœuvrée, vous procurera de belles captures ; elle ne vous demandera — pas au début, bien sûr — que deux minutes de travail.

Cette artificielle peut subir des modifications. Elle peut être plombée pour pêcher en grosses eaux au printemps ou lorsque le chevesne et la truite chassent entre deux eaux. Pour cela, vous placerez sur la hampe de l'hameçon, avant d'enrouler la soie, un morceau de fusible d'électricien pour l'alourdir Elle peut être flottante, en plaçant sur la hampe, toujours avant l'enroulement de la soie, un bout de liège allongé. Vous pouvez en faire une mouche à hélice, en prolongeant la hampe par un fil d'acier sur lequel vous enfilerez une bille de cuivre, puis l'hélice découpée dans une boîte de conserves et une autre bille ; vous bouclerez le fil d'acier et vous aurez un petit leurre très meurtrier. Sur une cuiller de lancer léger, mettre en queue une mouche à hélice doublera vos chances de captures.

Une mouche tandem sera aussi aisée à construire, en prolongeant la hampe de l'hameçon comme précédemment ; vous montez une deuxième mouche devant la première et faites une boucle avec le fil d'acier.

Je disais, au début de cette causerie, que les numéros d'hameçons différaient selon le poisson recherché ; d'autres caractéristiques sont à signaler pour une construction convenable.

Les mouches à chevesnes seront plus grosses de corps; la collerette de plumes sera très fournie ; les couleurs seront : noir, gris, roux. Pour la truite, corps mince, peu de barbes ; mêmes couleurs que ci-dessus, en ajoutant le rouge et le marron. Pour l'ombre, corps très fin ; cinq ou six barbes de plumes suffiront ; plus la mouche est « aérée », meilleure elle sera.

J'ai omis volontairement de vous parler de ces jolies torsades dorées ou argentées, simulant — à nos yeux — les anneaux de l'insecte. Mais peut-être que vos débuts de constructeur auront été des coups de maîtres, et je vais vous dire quelques mots de ces ornements.

Avant d'enrouler la soie, vous mettrez un fil doré, que vous laisserez pendre ; vous ferez le corps de la mouche et, sur ce corps, vous enroulerez vos torsades rutilantes bien parallèles ; vous les arrêterez en enroulant la plume, ou avant, si vous voulez, avec la soie.

Et, enfin, la mouche géante, genre mouche à saumon, destinée aux cours d'eau très violents, aux torrents écumeux où la truite voit difficilement et suit mal le petit éphémère. C'est aussi la mouche du soir, du vrai soir ... où tout est noir — heure unique où l'on peut piquer une de ces énormes bestioles qui ne sortent qu'à la nuit.

Vous risquez aussi de piquer autre chose : un beau procès-verbal pour pêche nocturne ; aussi, je vous conseille de n'utiliser cette grosse mouche que sur une pêche privée et après vous être renseignés. J'ai vu un confrère désespéré d'avoir été pincé de cette façon et surtout d'être assimilé à un pirate ; si je disais ce que je pense au sujet d'un tel procès ...

Voilà donc cette mouche :

Hameçon n°6 simple ou n°9 triple ; corps volumineux en barbes de plumes de paon, truffé de liège ; deux plumes : une en tête, une autre en queue ; le tout noir, évidemment, puisque la truite n'y voit qu'avec le ciel comme écran.

Pêchez les calmes, les gravières, sur les « ronds » s'il y en a, et gare à la casse ! La touche est brutale, violente, et les captures sont toujours belles, très belles même.

Et maintenant, au travail, je souhaite aux membres de la Société de pêche qui m'ont fait le plaisir de me consulter, par l'intermédiaire de leur président, de devenir d'habiles faiseurs de mouches. J'irai d'ailleurs m'en rendre compte, peut-être, bientôt et leur montrerai, de visu, quelques petits « trucs » en bon confrère.

Marcel LAPOURRÉ,

Délégué du Fishing-Club de France.

Le Chasseur Français N°639 Mai 1950 Page 277