Accueil  > Années 1950  > N°643 Septembre 1950  > Page 543 Tous droits réservés

Ascensions périlleuses

La face nord de l'Eiger

L'arête sud de l'Aiguille noire de Peuterey, qui a fait l'objet de mes deux derniers articles, peut être considérée techniquement comme l'une des plus difficiles escalades rocheuses actuellement classiques. On trouvera sans doute, au cours d'autres ascensions, des passages plus difficiles, mais probablement pas une telle continuité dans l'effort.

Pour passer au degré supérieur, il faut changer de terrain et quitter le rocher pur et relativement chaud d'une arête sud pour s'engager dans les grandes parois verglacées dont les deux exemples typiques sont la face nord de l'Eiger et l'éperon Walker des Grandes-Jorasses.

Ces deux parois furent longtemps considérées comme les deux derniers grands problèmes des Alpes occidentales et, par un hasard curieux, c'est au cours du même été de 1938 qu'elles furent vaincues, une dizaine d'années après les premières tentatives sérieuses d'escalade. Mais où l'on voit nettement la différence de classe entre ces deux courses et la Noire, c'est dans l'extrême danger qu'elles présentent : d'une escalade dans le granit on redescend toujours, ou presque toujours, c'est une question de temps, de patience et d'endurance. Dans les grandes faces nord, il faut vaincre ou périr, et les tentatives peu nombreuses à ces deux sommets se sont trop souvent soldées par des accidents mortels aux péripéties particulièrement tragiques.

La face nord de l'Eiger, sommet de près de 4.000 mètres, domine Grindenwald, dans l'Oberland Bernois. Sur 1.600 mètres de dénivellation, d'une raideur extrême, se succèdent des difficultés rocheuses et glaciaires.

De Grindenwald même, tous les touristes ont pu suivre à la jumelle ou au télescope la progression des grimpeurs. Au tiers de la paroi s'ouvre une large fenêtre : par un ahurissant contraste digne de Tartarin, des milliers de personnes peuvent chaque jour jeter un coup d'œil dans cette effroyable paroi grâce à la réalisation audacieuse des ingénieurs qui ont construit le chemin de fer souterrain du Jungfraujoch. En effet, ce dernier pénètre au cœur de la montagne à la station d'Eigergletscher, située au pied du Mönch, puis monte de 1.200 mètres en suivant un tracé en grande partie situé sous l'Eiger avant de sortir au col de la Jungfrau à 3.450 mètres d'altitude. Il donne vue sur l'extérieur à deux stations intermédiaires, l'une dans l'Eigerwand et l'autre sur le versant opposé.

Les principales tentatives, ainsi que la première ascension, ont été faites par des alpinistes allemands, très entraînés à l'école de l'escalade artificielle des Alpes orientales, et nettement en avance, à cette époque, sur les autres pays, tant au point de vue technique qu'au point de vue audace. Ils devaient payer cher leur succès final.

En 1934, trois Allemands s'élevèrent jusqu'à la hauteur de la fenêtre de la station Eigerwand, firent une chute arrêtée providentiellement et purent être atteints et sauvés par des cordes lancées de la station même d'Eigerwand.

En 1935, deux grimpeurs munichois parvinrent largement au-dessus de la station, à peu près aux deux tiers de la paroi. On put les suivre pendant quatre jours. Le mauvais temps se déclara au cours de leur cinquième bivouac ; ils succombèrent sur place.

En 1936, deux Allemands et deux Autrichiens donnèrent un patient assaut à la face. Au début de juillet, une première tentative, poussée jusqu'à 3.000 mètres, se terminait par une chute de 40 mètres, d'ailleurs sans suites graves, de l'un des Allemands. Puis c'est à partir du 18 juillet le grand assaut.

Au soir du premier jour, ils atteignaient 3.000 mètres ; le lendemain, ils bivouaquaient à3.200, au pied de la muraille sommitale. L'orage les surprend. Le troisième jour, on les voit redescendre jusque vers 2.900, cent mètres au-dessus de la station dont ils sont séparés par un mur extrêmement raide. Ils entreprennent la descente de ce mur le quatrième jour, complètement épuisés.

Le premier alpiniste descend en rappel. Le second tombe au moment de le rejoindre et se tue. Le premier, en tentant d'arrêter sa chute, est pris par la corde et étranglé. Le troisième, blessé également, meurt de froid quelques instants plus tard, et Kurz, le quatrième, reste seul avec son compagnon de cordée mort, suspendu au bout de sa corde.

Une cordée de secours partie de la station parvient à parler à Kurz, mais sans pouvoir le rejoindre. Le cinquième jour, les guides arrivent jusqu'à 40 mètres au-dessous de Kurz, séparés de lui par un mur vertical infranchissable.

Kurz, après avoir hissé jusqu'à lui le cadavre de son compagnon pour récupérer la corde qui les reliait, détoronne patiemment cette corde pour en doubler la longueur, et la cordelette ainsi obtenue peut parvenir jusqu'aux guides, qui y attachent cordes, pitons et mousquetons.

Kurz peut alors installer un rappel et commence une lente descente. Mais tout cela a duré des heures. Une avalanche survient qui balaie la caravane, heureusement sans entraîner personne. Au moment où l'un des guides arrive de justesse à toucher Kurz à bout de bras, une bourrasque arrive, l'écartant de la paroi. À bout de forces, Kurz meurt d'épuisement, à quelques mètres seulement de ses sauveteurs.

En 1937, un nouvel accident coûte la vie à deux alpinistes italiens, et ce n'est qu'en 1938, du 21 au 24 juillet, que deux Allemands et deux Autrichiens parviennent enfin à vaincre cette meurtrière paroi.

Pierre CHEVALIER.

Le Chasseur Français N°643 Septembre 1950 Page 543