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Sur le pont.

Même si l'on n'est pas pêcheur, on ne peut s'empêcher de se pencher sur le parapet du pont que l'on traverse et de rester là, en contemplation, pendant de longues minutes.

Il est à remarquer que, soit aux abords immédiats des villes, soit un peu plus en aval, les poissons se rassemblent et évoluent tranquillement et sans crainte. Ils sont habitués au bruit des voitures et même aux promeneurs ; ils paraissent être en sécurité et à l'abri de toute surprise. Ce sont ordinairement des chevesnes et des truites qui se montrent en surface, les autres poissons préférant fouiller le sable doré. Et la première idée qui vient au pêcheur est la suivante : « Si je pouvais envoyer ma ligne là-bas, quelles belles prises je ferais ! »

Essayons de laisser tomber une sauterelle vivante en surface ou une grosse mouche ordinaire raflée d'un geste sec sur le parapet. La bestiole s'en va au courant, lentement ou à toute allure suivant le cours d'eau, et soudain : « Plouf ! », elle a disparu dans un remous. Dame truite ou messire chevesne a mis fin à l'existence de notre bestiole. Et à plusieurs reprises, par jeu simplement, nous renouvelons l'expérience.

Le lendemain, nous allons revenir et tâcher de capturer ces beaux poissons qui ont si bon appétit et sont si confiants, loin des bords. Nous avons apporté avec nous un dévidoir contenant 30 à 40 mètres de fine soie, ou, ce qui est mieux, un moulinet fixé sur un bambou mi-rigide de 1m,50.

Ce fil est terminé par un bas de ligne en nylon très fin (15 centièmes, par exemple) de 2 mètres de longueur. Pas de plomb si l'eau est calme, ou alors placer un n°4 à plus d'un mètre de l'hameçon n°12, ligaturé à l'anglaise. Et nous allons y fixer une sauterelle vivante, conservée telle par le procédé que j'ai indiqué maintes fois dans mes chroniques.

Faisons descendre à l'eau notre insecte en choisissant l'endroit où le courant est le plus vif ; il va être entraîné lentement (ou en vitesse) et nous conserverons le fil bien tendu.

Nous le déroulons, en coupant le dévidage par de légers arrêts aux bons endroits, guidant notre appât vers l'aval, au milieu du rassemblement des poissons.

Il sera bon de l'y laisser séjourner quelques instants, si nos futures victimes ont l'air de bouder ; mais, ordinairement, la scène est plus rapide et le dénouement plus prompt.

Pour que la fine soie ne plonge pas et reste bien en surface, il est bon parfois de la graisser ou déjà paraffiner en la passant dans un chiffon gras, comme procèdent les pêcheurs à la mouche artificielle flottante.

Il nous faut maintenant ramener notre prise sur le pont. Noyons-la d'abord par la lutte classique que doit connaître tout bon pêcheur : pas de brusquerie, mais de la souplesse et de la patience ; le scion de bambou sera préférable au seul dévidoir dans cette lutte délicate.

Si le poisson est petit, remontons-le sans heurt et sans secousses, bien que cette ascension soit fort périlleuse quant au résultat. Il vaut mieux procéder ainsi : ayez une épuisette sans manche supportée par trois cordonnets, réunis en un seul, à 40 centimètres au-dessus du cercle et prolongés par une cordelette fixée au parapet, ou à votre ceinture. Amenez le poisson dans le filet immergé et vous n'avez plus qu'à le soulever. J'ai employé souvent cet engin et m'en suis toujours très bien trouvé.

En eau trouble, insistez près des piles, avec un ver de terre comme appât ; vous pourrez, sans inconvénient, utiliser un flotteur, bien qu'avec un peu d'habitude on s'en passe aisément.

Sur la Sioule, nous avons fait de belles pêches du haut du pont d'Ébreuil, et, sur plusieurs autres ponts, il en fut de même, par grosses eaux boueuses, tout de suite après un orage.

Cette pêche à distance, d'un lieu élevé, vaut également pour la capture des poissons de fond : carpes, tanches, barbeaux, goujons ; il faut cependant que le courant soit assez vif entre les piles pour entraîner la forte plombée.

Lorsque vous supposez que l'appât est assez loin, vous l'amenez en eau plus calme, où le courant est brisé par une pile, et, donnant un coup en arrière pour faire remonter le courant à votre plomb, vous lâchez brusquement le fil, la plombée descend tout de suite au fond. Il ne vous reste plus qu'à attendre la touche, ce qui ne tarde généralement pas.

J'ai connu des rivières à fond régulier, au courant lent et assez profond, dans lesquelles je péchais avec un bouchon.

Mettant le fond convenable, plutôt moins que trop, je laissais partir mon flotteur au gré du léger mouvement de descente, rendant du fil juste ce qu'il fallait, sans influencer le mouvement du bouchon. Sous la touche, un coup de poignet ou un mouvement du morceau de bambou ferrait net le poisson.

Certains pêcheurs de grandes rivières : le Rhône, par exemple, opèrent à plus de 50 mètres du pont, le fort courant entraînant le plomb plat, qui pèse jusqu'à 200 grammes, loin en aval. Ils n'ont plus qu'à guider latéralement sa marche pour l'amener en eau profonde, où ils ont repéré des rassemblements de barbeaux et de hotus. Ils attachent leur ligne à des tiges de bambou portant un grelot, qui les prévient lorsqu'une belle pièce s'est accrochée toute seule.

Comme souvent ils sont assis et regardent le paysage, il faut voir le bond qu'ils effectuent pour courir à leur ligne, quand le joyeux tintement les tire de leur apathique distraction. Ils peuvent même lire, puisqu'ils ont, en ce grelot, un veilleur sûr et vigilant.

Quoi qu'il en soit, et pour tout genre de pêche, le haut d'un pont est toujours un poste de choix ; un seul inconvénient, si on opère en ville : ce sont les badauds qui viennent s'accouder près de vous et attendent ... qu'un poisson vienne à s'accrocher ; souvent vous aurez autour de vous une telle affluence qu'un agent viendra se rendre compte de ce qui se passe. Et les commentaires vont leur train, bien sûr ; les esprits forts, sinon éclairés, donnent leur avis sur la capture ou sur les exploits d'un de leurs amis ou sur les leurs : « Moi, quand j'étais à ... ». Pendant ces explications, vous aurez mis votre hôte au panier, réamorcé et redescendu votre ligne à l'eau.

Les badauds vont attendre une nouvelle touche, puis l'un après l'autre s'en iront, vous laissant seul — oh ! pas pour longtemps ! — avec vos rêves et vos espoirs.

Comme tout bon pêcheur aime la solitude, nous choisirons donc un pont bien tranquille, en pleine campagne, et, si la rivière est moins imposante qu'un grand fleuve, elle sera plus riante et plus jolie.

Marcel LAPOURRÉ,

Délégué du Fishing-Club de France.

Le Chasseur Français N°644 Octobre 1950 Page 598