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Transport des œufs de poisson

Le transport du poisson vivant intéresse, outre les pisciculteurs, tous les marchands de poissons et ceux qui se préoccupent du réempoissonnement des eaux douces : problème délicat où nombreux sont les facteurs qui entrent en jeu et où l'échec complet, c'est-à-dire la mort des poissons, est la sanction de la moindre faute.

La solution la plus élégante est le transport à l'état d'œufs embryonnés, qui est notamment utilisé pour la truite. Les œufs de salmonidés, après la fécondation et une incubation de quinze jours à un mois, s'embryonnent, c'est-à-dire qu'apparaissent dans l'œuf les deux points noirs qui sont les futurs yeux de l'alevin ; dès ce moment, l'œuf peut être mis à sec, être manipulé et voyager pendant cinq ou six jours sur des clayettes spécialement aménagées et entièrement arrosées par de la glace fondue.

La technique est parfaitement au point et, grâce à l'avion, il a été possible d'introduire des races nouvelles de salmonidés dans des pays distants de milliers de kilomètres. C'est ainsi, qu'en Nouvelle-Zélande, où le saumon et la truite étaient inconnus, on a reçu d'Angleterre des œufs de ces deux espèces dont la réussite a été admirable. De l'Amérique du Nord (États-Unis et Canada), la France a reçu de la même façon des œufs de saumon de fontaine et de truite arc-en-ciel, la Suisse des œufs de cristivomer, l'Afrique du Sud des œufs de truite arc-en-ciel.

Il en est de même, mais avec moins de facilité, pour le brochet, dont les œufs peuvent voyager pendant quarante-huit heures au maximum dans des caisses spécialement conditionnées, ce qui, toujours grâce à l'avion, a permis de l'introduire de Suisse au Maroc et, l'année dernière encore, des étangs de l'est de la France à la région de Madrid.

Citons enfin un transport d'œufs de sandre de Tchécoslovaquie en France en 1948.

Les clayettes de transport se composent de rectangles de toile en calicot tendus sur des cadres de bois de 0m,20 sur 0m,30 de côté ; ces cadres de bois, épais de 1 centimètre, environ peuvent s'empiler les uns sur les autres en laissant entre eux l'espace suffisant pour contenir les œufs sur une couche et parfois deux couches. Chaque cadre peut ainsi contenir sur une couche environ 3.000 œufs de truite, ou 2.000 œufs de saumon, ou 5.000 œufs d'ombre, ou 10.000 œufs de brochet. La clayette supérieure isole le cadre qui vient immédiatement après et supporte une caissette à claire-voie contenant de la glace cassée en morceaux dont l'eau de fusion permet d'imbiber la pile de cadres. L'ensemble caissette à glace et clayettes est ficelé en croix, emballé dans du papier sulfurisé et le tout mis dans une caisse solide, calé par un produit isolant (mousse humide, sciure, paille de bois, etc.) placé dans l'espace compris entre le papier de la clayette et la caisse. La caisse sera percée de quelques trous dans la partie inférieure afin de laisser écouler l'eau de fusion ; elle doit être soigneusement fermée et porter évidemment les inscriptions « haut » et « bas », et « fragile ».

Les caisses sont confiées soit à un camion, soit au chemin de fer, soit à un avion. Il est bien évident que le destinataire doit être prévenu télégraphiquement de l'arrivée des œufs au moins la veille. D'autre part, afin d'éviter les transbordements, il est bon que la gare d'arrivée soit sur une grande ligne quitte à faire quelques kilomètres de plus en auto.

Quelles précautions doit-on prendre à l'arrivée ?

La caisse, tout d'abord, ne doit être ouverte que dans un endroit frais et humide, c'est-à-dire en principe en laboratoire de pisciculture. S'il s'agit d'œufs contenus dans des boîtes Vibert, j'ai indiqué les précautions à prendre dans une précédente chronique. Si les œufs sont destinés à être mis en incubation en pisciculture, il faut ouvrir la caisse avec précaution, enlever le produit isolant, retirer le bloc de cadres, l'épousseter. Dans l'atmosphère humide de la pisciculture, les cadres seront séparés les uns des autres et mis pendant un quart d'heure à vingt minutes à prendre doucement la température ambiante. On pourra les asperger dès lors avec un peu d'eau de la pisciculture.

Il y a lieu ensuite de compter les œufs morts en cours de route qui se remarquent facilement par leur couleur blanc opaque tranchant parmi les œufs sains translucides.

Les œufs sains sont alors déversés délicatement, soit avec les doigts, soit avec une plume, sur les claies d'incubation. Une ou deux heures après la mise en incubation des œufs, il est bon de repasser et d'enlever les œufs qui auront blanchi.

Si les pertes à l'arrivée sont inférieures à 10. p. 100, il n'y a rien à dire ; au-dessus, il y a lieu d'écrire au fournisseur, de lui en envoyer constat et de faire enlever de la facture les œufs blancs à l'arrivée, mais non ceux blanchis dans l'eau de la pisciculture, dont la responsabilité ne saurait incomber uniquement au fournisseur.

Les œufs de salmonidés ne doivent être envoyés ni trop tôt, ni trop tard ; expédiés trop tôt, c'est-à-dire avant l'embryonnement, la mortalité est très forte ; envoyés trop tard, soit une dizaine de jours après le début de l'embryonnement, les secousses du transport hâtent l'éclosion des œufs, et le destinataire aura la désagréable surprise de trouver, au lieu d'œufs, des alevins à vésicule parmi lesquels la mortalité est très forte ; il pourra toutefois en sauver un certain nombre en les plaçant ensuite en incubateur, mais le pourcentage de perte sera important.

Une formule, due toujours au professeur Léger, indique le temps qu'il faut, dans une eau de température donnée, aux œufs de truite fécondés puis embryonnés pour éclore ; sa constante est donnée, en ce-qui concerne l'embryonnement, par la formule :

    — NT = 300 pour la truite commune et le saumon de fontaine ;
    — NT = 200 pour la truite arc-en-ciel ;

où N représente le nombre de jours et T la température moyenne de l'eau. Ainsi, pour la truite commune, si l'eau d'incubation a une moyenne de 10°, il faudra trente jours aux œufs fécondés artificiellement pour s'embryonner.

Quant à la durée totale d'incubation depuis la fécondation jusqu'à l'éclosion, elle est donnée par la formule :

    — NT = 410 pour la truite commune et le saumon de fontaine ;
    — NT = 310 pour la truite arc-en-ciel.

La durée totale d'incubation est donc de quarante et un jours dans une eau à 10°, mais de plus de quatre-vingt jours dans une eau à 5°.

Pour l'ombre commun, le délai de transport est encore plus court ; on dispose au maximum de trente-six heures. En 1948, une expédition d'œufs d'ombre commun provenant d'Allemagne dut être déversée d'urgence dans la Moselle sans avoir pu atteindre son point de destination, les œufs éclosant en route.

Pour le brochet, on dispose de vingt-quatre à trente-six heures.

Peut-on transporter des œufs de poissons blancs ?

Oui, bien que le procédé soit peu connu et applicable seulement à de courtes distances. On peut, par exemple, pour la carpe et la tanche, dans un étang de ponte de quelques mètres de côté, à fond plat si possible, déposer à 20 ou 30 centimètres de la surface de l'eau des petits balais de bruyère étalés en palmettes ou des branches de sapin ou d'épicéa ; les reproducteurs de carpes et de tanches, si la température est convenable, viennent déposer leurs œufs sur ces frayères. Il est facile de s'en apercevoir, les reproducteurs faisant grand bruit en se poursuivant. On verra d'ailleurs, par milliers, les œufs accrochés aux petites feuilles de sapin ou de bruyère. Il ne faut d'ailleurs mettre dans l'eau ces branches qu'au moment où l'eau est à une température convenable pour la fraie, c'est-à-dire 18 à 20° pour la carpe et la tanche. Au bout de trois jours, il faut sortir et remplacer ces branchettes, dont les feuilles se sont recouvertes d'un enduit gluant et que les poissons dédaigneront dès lors pour déposer leurs œufs.

Les œufs de poissons blancs mettront trois ou quatre jours à éclore. Le deuxième jour, ou plutôt le troisième jour après la ponte, les petits balais peuvent être transportés pendant vingt-quatre heures au maximum. Les seules précautions à prendre pendant le transport sont d'éviter la dessiccation et le coup de soleil.

Nous examinerons la prochaine fois le transport des poissons adultes à sec et dans l'eau.

Je m'excuse de donner de nombreux petits détails qui peuvent sembler oiseux, mais que ceux qui se trouveront un jour « dans le bain » seront sans doute contents d'avoir sous les yeux, au moment d'opérer : je le répète, en la matière toute faute se paie par la mort des poissons.

DELAPRADE.

Le Chasseur Français N°646 Décembre 1950 Page 725