Un lecteur m'écrit :
« Je suis débutant dans la pêche à la mouche et, de ce
fait, fort embarrassé. Dans la région de l'Ain que j'habite, les pêcheurs
utilisent des bas de ligne portant 5,6, 8 mouches même ; j'ai fait comme
eux et mes débuts ont été désastreux.
» J'ai passé mon temps à débrouiller des écheveaux, à
séparer mes mouches réunies en paquets. Quand ces inconvénients voulaient bien
ne pas se produire, je n'ai pu arriver à étendre correctement mon bas de ligne.
» Et pourtant c'est un professionnel qui me l'a vendue,
et assez cher d'ailleurs. Que dois-je faire ? »
Ce confrère novice — jeune ou ... moins jeune, je
l'ignore — pourrait être comparé au cycliste qui, étant arrivé à se maintenir,
tant bien que mal, en équilibre a fait l'achat d'un vélo de course et s'est
fait inscrire pour la compétition locale le jour de la vogue.
« Forcer la chance » est peut-être une opération à
recommander dans certains cas, mais encore faut-il disposer d'un minimum de
moyens.
Notre audacieux découragé en est arrivé au point où on
abandonne l'expérience dans un moment de déception particulièrement
désagréable.
Qu'il soit permis à un pêcheur de truites qui a quelque
expérience d'essayer de mettre les choses au point — ce qui est d'ailleurs mon
rôle de chroniqueur halieutique au service des hésitants.
Les pêcheurs de la région de l'Ain, et même d'ailleurs,
utilisent, en effet, des bas de ligne à mouches multiples, destinées surtout à
la capture de l'ombre, de la vandoise et de l'ablette, en mouches noyées. Ce
sont, souvent, des virtuoses du lancer, vieux praticiens ou amateurs très
entraînés, car ce n'est qu'à de telles conditions qu'ils arrivent à déployer
leur long bas de ligne dans un impeccable lancer rectiligne.
Je ne puis entrer, dans cette causerie, dans la technique du
lancer à longue distance, mais je conseille vivement au jeune confrère en
question d'apprendre, sur le pré, à se servir comme il convient de son « beau
matériel », ainsi qu'il le nomme. Cette question de matériel est d'ailleurs
la première chose à considérer.
Voyons ! Pourquoi 6 à 8 mouches sur un bas de ligne !
Les raisons sont les suivantes : d'abord, ces artificielles sont variées
en formes et en couleurs surtout, et permettent de connaître assez rapidement
la bonne mouche — celle qui sera attaquée le plus souvent. A ce moment, on
l'adopte comme modèle pour toute la série.
Ensuite, un train de 8 mouches couvre une large surface sur
la rivière, d'où chances accrues d'attirer le poisson. Peut-être même
pourra-t-on en capturer plusieurs à la fois ...
Voilà pour les avantages. Voyons les inconvénients ;
outre l'emmêlement consécutif à un lancer défectueux, il y a une autre cause de
déboires : lors d'une capture à la mouche de tête, ou à la suivante (côté
soie), les autres, qui sont libres sur le long bas de ligne, se baladent en
tous sens sous l'effet des courants, n'étant plus contrôlées par le fil tendu,
dont la traction s'exerce exclusivement sur la capture ; le risque
d'accrochage s'en trouve accentué et on perd tout : poisson et bas de
ligne. Aussi, je ne recommande pas au débutant un nombre aussi excessif de
mouches.
Que devrait-il donc adopter en mouche noyée ?
1° Un bas de ligne garni de 3 mouches (grise ou noire en
pointe, grise et rousse pour les 2 autres) pour ceux qui se contentent, après
le lancer, de laisser dériver la ligne en arc de cercle, sans intervenir dans
cette manœuvre.
2° Un bas de ligne à 2 mouches (grise ou noire en pointe,
rousse, très fournie en amont). Celle-ci sera fixée sur un avançon de 10 à 15
centimètres, placé à 1 mètre de la mouche de pointe.
C'est la méthode employée par la majorité des professionnels
de la campagne, qui ne pèchent que les courants vifs à la descente.
La mouche de pointe étant sous l'eau, l'autre est maintenue
en surface par la position de la canne en hauteur. Le fil fin et souple se tend
facilement au courant, facilitant le travail de la « sauteuse »,
ainsi que la nomment les adeptes de cette méthode. C'est ordinairement cette
sauteuse qui est attaquée. Il est plus délicat de manœuvrer cette mouche en eau
calme, car il faut tendre la soie par un rappel du moulinet, ou une élévation
continue de la canne. Ce procédé permet de pêcher en sèche et en noyée en même
temps, et il faut reconnaître qu'il est très efficace dans les cours d'eau
rapides.
Voilà pour la pêche en descendant le courant ;
lorsqu'il s'agit de pêcher en le remontant, seule une manœuvre de la canne
combinée avec celle du moulinet s'avère utilisable, absolument comme en eau
calme.
Mais pour un débutant — et même pour celui qui ne l'est pas
— il y a mieux encore : c'est la pêche avec une seule mouche.
Cette affirmation va paraître une hérésie et bousculera
peut-être un peu la croyance habituelle qui veut que plus il y a de mouches,
plus il y aura de captures, ou, tout au moins, de touches. Voire !
Quels sont les avantages de la mouche unique ? Tout
d'abord : facilité de placer la mouche au bon endroit, plus d'emmêlement
des avançons et des mouches, plus de tiraillement pendant la trajectoire par
une mouche plus lourde que l'autre ou plus fournie, donc offrant plus de
résistance à l'air, plus de chute en paquet rébarbatif, mais un seul « toc »
en surface, plus d'ennui lors de la récupération avec une capture et, enfin,
plus d'accrochage avec les mouches libres dans les mailles de l'épuisette.
Tous ces ennuis semblent accabler le débutant, ensemble ou
séparément. Ils sont souvent un obstacle à la persévérance d'un néophyte dans
l'apprentissage de notre beau sport. Il y a bien assez de difficultés à vaincre
pour les lancers de précision, sous les branches, entre les arbres, sans
chercher à compliquer les choses. Que le débutant série les efforts, et,
lorsqu'il sera devenu un artiste, lui aussi, il adoptera la méthode qui lui
sera apparue comme la plus agréable, la plus productive ou la plus sélect.
Dans les torrents où les places calmes sont rares, dans les
endroits très encombrés, il m'est arrivé d'employer la mouche unique, plombée
le plus souvent, afin qu'elle évolue tout de suite entre deux eaux.
Le contrôle en est aisé pour peu qu'on connaisse son affaire ;
le ferrage arrive au moment précis sans avoir à redresser, d'un coup trop sec,
un train de mouches en zigzag à cause des multiples directions des courants
tourmentés. En eau calme, en remontant, c'est une difficulté vaincue.
En résumé, nous dirons que l'emploi de la mouche unique est
à recommander aux débutants, et même aux confrères initiés, soit dans des cas
particuliers, soit dans la pratique courante de la pèche à la mouche.
Marcel LAPOURRÉ,
Délégué du Fishing-Club de France.
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