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Les animaux savent-ils mentir ?

Les philosophes considèrent le mensonge comme un vice qui n'appartient qu'à l'homme. Les animaux, disent-ils, en sont incapables, sans doute faute d'imagination. Un animal qui a faim, observe Rémy de Gourmont, dit (à sa manière) : « J'ai faim ». Dans la même circonstance, l'homme sera seul à pouvoir affirmer le contraire s'il y est obligé par quelque convention sociale ou par son intérêt.

Cependant, si le mensonge est la détermination de tromper autrui avec l'espoir d'en tirer un avantage ou de détourner sa menace, est-il bien sûr qu'en aucun cas l'animal ne sache mentir ? Essayons, au moyen de quelques exemples, de répondre à la question.

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Passons rapidement sur les cas où cette duperie n'est qu'une sorte de réflexe instinctif, où la préméditation ni la conscience n'ont aucun rôle. Un insecte qui, frappé d'un contact ou d'un rayon de lumière, « fait le mort » n'a pas l'intention de mentir. Chaque fois que l'accident se reproduira, chaque fois l'animal reprendra la même attitude, avec la précision d'une mécanique, et ne saura rien faire pour la modifier.

Il y a une foule de mensonges de cette sorte. Le mimétisme en est un, à supposer qu'il en trompe d'autres que nous-mêmes. Un bacille qui ressemble à une branche, un papillon qui ressemble à une chouette ne le font pas exprès et sont hors de notre sujet.

Il semble qu'il en est souvent de même chez les animaux supérieurs. Un héron, une perdrix qui se confondent avec le milieu qui les entoure, une alouette qui fuit en boitant et en traînant l'aile pour détourner le danger qui menace sa couvée, un renard même qui s'immobilise dans une rigidité cadavérique quand il se voit pris n'obéissent qu'à des lois que leur a imposées la nature et qu'ils ne discutent pas. Leur volonté réfléchie n'y est pour rien.

Mais, pour ne parler que de ce sommeil simulé, nous arrivons ici à la limite où l'animal se montre capable, sinon d'inventer une telle ruse, du moins de l'utiliser à son gré s'il juge qu'elle pourra lui rendre service. Selon les circonstances, il l'emploiera ou ne l'emploiera pas, mais pourra ne pas la subir, malgré lui. Il y aura donc choix de sa part, c'est-à-dire réflexion, compréhension. En fin de compte « mensonge », au sens où nous voulons le démontrer.

Citons quelques témoignages qui illustreront notre théorie.

Thomson (Passion of Animals), observant un singe captif, vit celui-ci fort tracassé par des corbeaux qui venaient lui voler sa nourriture.

Un jour que les oiseaux pillaient ses provisions plus impudemment encore que de coutume, le singe parut soudain frappé d'une vive souffrance, se laissa lentement glisser de son perchoir et alla s'abattre, comme à bout de forces, contre le bassin où étaient ses aliments.

Les corbeaux, qui s'étaient jusque-là tenus à distance, s'approchèrent, enhardis par l'immobilité du « cadavre », et s'attablèrent. Soudain le mort ressuscita, s'empara d'un délinquant et, avec une imperturbable gravité, se mit à le plumer vif. Après quoi, il lança au loin l'oiseau, qui retomba lourdement à terre et fut bientôt achevé par ses compagnons. Alors, termine l'auteur, le singe remonta tranquillement sur son bambou, et, dès lors, quand on lui apporta sa nourriture, plus un corbeau n'y toucha.

Si ce n'est pas là une forme de mensonge prémédité, utilisé pour une circonstance particulière, c'est que ce mot peut avoir un autre sens que celui qu'on lui attribue logiquement.

Cependant, si cette sorte de catalepsie déclenchée par une émotion ne nous paraît ici encore qu'un réflexe, écartons la simulation de sommeil et examinons un simple jeu de scène où le « menteur » reste éveillé, avec l'air de savoir parfaitement ce qu'il fait.

« Nous avions, dit Jonathan Franklin (La Vie des Animaux), un cochon à bord de notre vaisseau et aussi un chien. Le chien et le cochon furent tout de suite bons amis. Ils mangeaient ensemble dans le même plat, se promenaient ensemble sur la pont et se couchaient côte à côte au soleil. Le seul chapitre de la vie domestique où ils ne fussent point toujours d'accord était celui du logement. Le chien jouissait d'un chenil pour lui seul ; le cochon ne possédait rien de semblable.

»... Un soir que le vent n'avait cessé de souffler pendant toute la journée, je vis le cochon qui tombait et glissait en marchant sur le pont. Enfin l'animal, plus solide sur ses pattes, jugea qu'il était prudent de s'assurer un logement pour la nuit. Mais hélas ! Toby (le chien) avait été précisément du même avis et maintenant se tenait fièrement retranché dans sa maison.

»... À la fin, le cochon parut se soumettre ; il fit un tour ou deux sur le pont, puis se dirigea vers une assiette d'étain, dans laquelle avaient été déposées des pommes de terre. Le cochon prit l'assiette dans son groin et la porta sur le pont dans un endroit où le chien put bien la voir, mais pourtant à quelque distance du chenil. Alors, tournant sa queue vers le chien, il se mit à faire semblant de manger.

»... Toby ne put se contenir plus longtemps : des vivres, et il n'était pas là ! Je le vis alors se précipiter, l'eau à la bouche, et faire vis-à-vis au cochon, poussant son nez froid dans l'assiette vide. Le cochon saisit cet instant, partit comme un coup de fusil et se trouva bien pelotonné dans le chenil avant même que Toby eût eu le temps de voir s'il y avait, oui ou non, de la nourriture dans l'assiette. »

Se donner l'air innocent quand on vient de commettre un méfait est une forme bien caractérisée de mensonge. À maintes reprises on a vu des chiens enchaînés se libérer de leur collier, courir à ce qui les intéressait, puis revenir passer la tête dans leur entrave. Le même subterfuge a été employé par d'autres animaux.

Un éléphant, cité par Romanes, ayant vu son gardien faire cuire des gâteaux de riz et les recouvrir de pierres et d'herbes, se débarrassa de la chaîne qu'il avait au pied, rafla les gâteaux, remit herbes et pierres en place, puis revint à son poste et, ne pouvant rattacher sa chaîne, l'enroula grossièrement. Tout ce travail avait été évidemment mal fait et, quand l'homme revint, il ne fut pas dupe. Mais la bête tournait innocemment le dos, et le cornac aurait peut-être hésité « s'il n'avait surpris le regard furtif de l'éléphant qui le suivait du coin de l'œil ».

Le mensonge, poussé jusqu'à la plus noire hypocrisie, se retrouve chez certains chiens a demi sauvages tels que celui dont Thompson Seton nous a donné le vivant portrait dans son livre : Wild Animals I hâve known. Il s'agit d'un chien, Willy, parfait gardien de troupeaux pendant le jour et qui, la nuit, s'enfuit au loin pour mener une existence de loup, égorger le bétail, etc., puis revient, à l'aube, à sa demeure, pour y reprendre son attitude de douceur et de fidélité.

Sans doute faut-il être prudent dans ces sortes d'interprétations et ne pas toujours les expliquer par nos réactions humaines. Dans leur excellent Traité d'Hippologie, les vétérinaires militaires Jacoulet et Chomel citent des observations qu'ils ont pu faire sur des chevaux et que toutes les personnes qui ont l'habitude de ces animaux si nerveux et impressionnables ont pu contrôler. « On connaît, disent-ils, des chevaux simulant la boiterie pour échapper au travail. »

Mais, observe un autre savant spécialiste, le Dr Brétégnier, il est vrai que « le cheval amené à la visite pour boiterie et qui boite d'ailleurs de façon manifeste, s'il vient à échapper des mains de son conducteur, use alors allégrement de ses jambes pour rejoindre ses camarades de râtelier et ne boite plus ». Cependant, ajoute l'auteur, cette boiterie n'est pas simulée. L'animal oublie simplement sa douleur, « en proie à une excitation passagère causée par l'ivresse de la liberté ». Qu'on nous permette ici une observation personnelle. Nous avons pu remarquer ce changement d'attitude de la part d'une jument devenue paresseuse avec l'âge et qui paraissait ne pouvoir qu'à peine se traîner hors de l'écurie quand elle pressentait qu'on allait l'atteler. Mais, si on la conduisait au pré, elle se mettait aussitôt à galoper comme une pouliche et, de toute la journée, était radicalement guérie de ses rhumatismes. Il semble que le mal l'aurait reprise s'il ne se fût réellement agi que d'une « excitation passagère » ... Nous hésitons à nous prononcer.

Enfin, puisque nous invoquons des souvenirs personnels, concluons par celui-ci, qui nous paraît assez probant.

Il s'agit d'une jeune chienne, une setter irlandaise, alors âgée d'un an et qui, à côté d'innombrables qualités dont elle a depuis fait preuve, avait, à cette époque, un grave défaut : une invincible propension à creuser des trous dans les plates bandes du jardin. Les remontrances, les punitions même avaient été nécessaires pour la corriger. Enfin le résultat avait été à peu près obtenu. La bête s'était déshabituée de chasser aux mulots et aux taupes dans leur domaine. Le terreau où croissaient les fleurs était respecté.

C'est alors qu'un événement arriva, sous la forme du jardinier armé d'une binette. Le jardinier creusa des trous avec son instrument, au grand scandale, à la grande perplexité de la chienne, qui parut se demander pourquoi ce privilégié avait des droits qu'on lui refusait, à elle, avec tant de rigueur.

Le travail terminé, la binette fut rangée sous un hangar, et 1a vie reprit son cours.

Mais l'émotion avait été forte. La terre était là, toute fraîche, exhalant son odeur tentatrice. Il n'y avait plus de témoins, sinon quelqu'un qui se méfiait et surveillait les choses, derrière une fenêtre ...

Alors, doucement, la chienne s'approcha, flaira, n'y put tenir et se mit à gratter, avec la frénésie d'une ardeur trop longtemps contenue.

Il fallait bien intervenir. Et le maître reparut, fatal comme le destin. Le crime était flagrant. Rien ne pouvait absoudre la coupable ! ...

Rien, sinon un énorme mensonge.

Car quel nom peut-on donner à ce qui se passa alors ? La chienne détala comme un trait, courut au hangar, saisit la binette, la traîna par le manche en trébuchant dans le fer, la lâcha à proximité du trou, s'assit à côté et regarda le juge de ce regard qu'ont parfois les bêtes et où il faut bien être aveugle soi-même pour n'y pas voir la lueur d'une pensée, un regard où il y avait à la fois de l'inquiétude, du défi, de l'interrogation, de la ruse, de l'ironie peut-être et certainement de l'espoir ...

De l'espoir en une indulgence émue plus éloquente que la justice et qui, en effet, parla plus haut que la justice, devant tant de roublardise ingénue !

R. T.

Le Chasseur Français N°655 Septembre 1951 Page 566