Le poivre est un des produits coloniaux dont la Métropole
consomme d’importantes quantités. Longtemps nous fûmes obligés de l’acheter à
l’étranger et à des prix très élevés. C’est seulement depuis une quarantaine
d’années que nous en sommes largement approvisionnés par nos colonies, par
l’Indochine surtout, et un peu par Madagascar. Si les Antilles, la Guyane, la
Réunion (où il fut introduit par Pierre Poivre, vers 1750) en produisent, elles
n’en exportent pas.
Le poivrier (Piper nigrum L.) est « une plante
grimpante, ligneuse à la base, à rameaux herbacés, qui s’élève le long du tronc
des arbres ou parfois sur les rochers, en s’aidant de crampons à la manière du
lierre » (Aug. Chevalier).
C’est une plante des pays équatoriaux humides ne dépassant
pas le 15e degré de latitude au Nord et au sud, vivant dans
cette zone sous l’ombrage des arbres, au moins à sa base, mais ayant besoin de
beaucoup de lumière pour que ses fruits puissent venir à maturité. Pouvant
s’élever jusqu’à 8 à 10 mètres à l’état sauvage en grimpant sur les
troncs, on ne le laisse guère, en culture, dépasser 3 ou 4 mètres au
maximum.
Le poivrier est très délicat ; il n’existe pas, en
France, de culture maraîchère qui demande des soins aussi minutieux et qui soit
aussi compliquée. Il exige une fumure appropriée, un apport de terre meuble,
des sarclages fréquents, des arrosages, des remplacements de tuteurs, etc.
L’entretien d’une poivrière d’un hectare, comprenant 2.500 pieds,
nécessite l’emploi en permanence de quatre coolies, sans compter la main-d’œuvre
supplémentaire nécessaire au moment de la cueillette.
Une poivrière de boutures commence à rapporter à la
troisième année ; une de semis, seulement à la septième. Le plein rapport
a lieu vers la quinzième jusqu’à la vingt-cinquième année. Le rendement moyen
par pied est de 1kg,850. En général, il y a deux récoltes par an,
leur époque variant suivant la région.
En bon terrain, un poivrier bien soigné dure de quarante à
cinquante ans.
Parmi les espèces indochinoises, on distingue le poivre
noir, le poivre blanc et le poivre oiseau.
Le premier est cueilli dès que les baies vertes passent au
rouge, donc avant maturité complète ; on égrène, et les fruits sont
desséchés, soit au soleil, soit sur des dalles chauffées au feu doux ; la
dessiccation rétracte et plisse le péricarpe, et donne la teinte noire.
Le poivre blanc se différencie du poivre noir
par une préparation plus soignée, per une sélection des plus beaux grains
choisis parmi les plus mûrs, que l’on cueille à la main et que l’on fait
chauffer à part. Le poivre blanc est plus aromatique, mais moins piquant que le
noir ; son prix est aussi plus élevé. Exemple : quand le poivre Saïgon
noir est vendu au Havre 215 francs, le poivre, blanc est
coté 320 francs.
Quant au poivre oiseau, on donne ce nom aux graines
de poivre recueillies par terre, sous les arbres, aux environs des
poivrières ; ils proviennent de baies digérées par des oiseaux frugivores
et rejetées dans leurs fientes. Ce poivre est très recherché par les Chinois,
qui lui attribuent des vertus aphrodisiaques et, de ce fait, atteint un cours
très élevé. On le trouve très rarement dans le commerce, si ce n’est dans les
pharmacies chinoises. Les planteurs indigènes de poivriers en conservent
d’ailleurs une petite provision, destinée à être offerte aux visiteurs de
marque.
La production annuelle de tous les pays du globe, tant en
poivre noir qu’en poivre blanc, était évaluée en 1850, par J. Grawfurd, à
25.000 tonnes ; elle s’élève maintenant à un peu plus de 55.000 tonnes.
Les Indes néerlandaises sont, de très loin, le principal
producteur de poivre ; leur part, dans le commerce mondial, est passée
d’un peu plus de la moitié avant la guerre de 1914, à plus des deux tiers dans
ces dernières années ; la production avoisine 35.000 tonnes. Viennent ensuite :
l’Inde anglaise, avec 8.000 à 10.000 tonnes ; l’Indochine, avec 4.000 à
5.000 tonnes ; le Siam, 2.500 tonnes ; Ceylan, Haïnan, les
Philippines, avec quelques centaines de tonnes dans chaque groupe. La
production des autres pays, Antilles, Maurice, Zanzibar, est insignifiante.
À signaler que notre colonie de Madagascar, qui produisait
40 tonnes en 1930, en a récolté 184 tonnes en 1938. Le climat et les terres du
versant oriental de l’île conviennent parfaitement au poivrier qui prospère
également dans le Nord-ouest et à Nossi-Bé. Il serait très facile d’augmenter
la production par les indigènes. Mais cette action n’est pas opportune, car les
besoins mondiaux sont, pour l’instant, amplement satisfaits et ne paraissent
pas susceptibles d’une forte augmentation. L’Indochine n’éprouve-t-elle pas
déjà des difficultés pour vendre sa production à la Métropole ? Et
cependant, comme nous le disions au début, notre consommation est entièrement
assurée par les arrivages indochinois, et le fait est si rare chez nous, en
matière de produits coloniaux, qu’il mérite d’être souligné.
Il faut dire que, si la concurrence étrangère a pu être
éliminée, au profit de l’Indochine, c’est grâce aux diverses mesures de
protection, protection douanière en particulier, qui sont à différentes
reprises intervenues. C’est encore à cause de ces mesures que l’Indochine a pu
surmonter ce qu’on a appelé, à la fin de 1934, le krack du poivre, résultat des
folles spéculations de Mincing Lane.
Pour donner toute garantie au consommateur métropolitain,
l’Indochine a pris certaines dispositions. Le gouverneur de la Cochinchine a
commencé par édicter que le poivre devrait, obligatoirement, transiter par Saïgon ;
que les poivres transités devraient avoir une densité déterminée, densité
vérifiée, avant embarquement, par l’Association des Exportateurs français du
riz de Saïgon, en accord avec le Service des Douanes et Régies ; que toute
expédition devait être accompagnée d’un certificat d’origine. Toutes
précautions, on le voit, ont été prises pour éviter les fraudes et assurer, au
produit, le maximum de qualité. Les importations, en France, de poivres
d’Indochine, ont été : en 1936, de 3.261 tonnes ; en 1937, de 2.740
tonnes ; en 1938, de 2.398 tonnes. D’autre part, en 1938, l’Indochine a
exporté, sur les colonies françaises 809 tonnes, sur les États-Unis 929 tonnes,
sur une exportation totale de 5.704 tonnes.
Un petit historique du poivre pour terminer :
Le poivre est utilisé comme produit pharmaceutique et comme
épice depuis les temps les plus reculés. Hippocrate y attachait beaucoup de
poids en tant que médicament, et les plus anciens livres relatifs à la médecine
chinoise en font mention. Trois siècles avant J.-C., Théophraste notait déjà
l’existence de deux sortes de poivre et, du temps de Dioscoride, on connaissait
le poivre noir et le poivre blanc.
À la fin du IVe siècle, quand il s’empara de
Rome, Alaric, roi des Wisigoths, exigea, à titre d’indemnité de guerre, la
remise de 3.000 livres de poivre.
Pendant tout le moyen âge, des caravanes, aboutissant à la
Méditerranée orientale apportèrent, en Italie et en France, le poivre de
l’Inde. Il était alors d’un prix si excessif qu’un proverbe disait :
« cher comme poivre ». On levait des impôts de poivre, on en faisait
souvent des dotations et il servait pour les échanges. M. Aug. Chevalier
rapporte « qu’en 1370, il valait encore en France, 7 sous 6 deniers
la livre; », c’est-à-dire plus de 500 francs au cours actuel du franc.
Au XVIe siècle, le poivre fut introduit en France
par les Portugais qui s’étaient adjugé un véritable monopole de ce produit, et
le commerce de l’épice resta entre leurs mains jusqu’au XVIIIe
siècle. Les Hollandais finirent par détruire ce monopole à leur profit, mais
sans bénéfice pour le consommateur, car les poivres atteignirent, à ce moment,
des prix encore plus exorbitants. Dès 1600, les Anglais s’étaient lassés de
payer le condiment huit shillings la livre, et la reine Élisabeth avait donné à
« l’East India Company » le privilège d’importer les épices en
Grande-Bretagne:
L’ « East India Company » s’attacha à établir la
domination anglaise dans l’Inde ; c’est ainsi, concluait un ironique
historien, que les Anglais ont conquis le plus beau fleuron de leur
Empire : par amour du poivre. Ce sera le mot de la fin.
A. DIESNIS
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