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Un peu de gaieté

Passez … muscade !

Notre cher ami Ernest Poche, que nous avions perdu de vue depuis quelque, temps, se porte bien, quoiqu’un peu amaigri du fait des restrictions alimentaires. À cinquante-trois ans, c’est-à-dire jeune encore, il jouit d’une fortune plus que rondelette qui lui permet de vivre à sa guise, d’être libre comme l’air, ne dépendant de personne, il ne doit obéissance qu’à la loi qui est bien la plus aimable, la plus mansuète, la plus débonnaire des patronnes lorsque, comme Poche, on est né avec une âme, un cœur et un cerveau de parfait honnête homme.

Poche a un chien qu’il adore, une femme qu’il aime beaucoup, une cuisinière, Adèle, qu’il estime hautement, une villa, de banlieue qui lui plaît, un banquier en qui il a confiance, des amis qu’il affectionne ; il aurait donc tout ce qu’il faut pour être heureux ...

Oui, mais voilà ... Il s’ennuie.

Rentier après des années passées dans l’épicerie à acheter aux grossistes et aux demi-grossistes des denrées comestibles qu’il revendait aux consommateurs, ses connaissances commerciales, les seules qu’il ait eues, ne lui sont plus d’aucun secours, et la fréquentation journalière de voisins ayant vécu dans une sphère plus large que la sienne a fait naître en lui l’intense désir de sortir de sa nullité, de se spécialiser dans une « chose », ainsi qu’il le dit, restant dans le vague de ses aspirations, qui lui permettrait sinon de briller, tout au moins de jeter une certaine lueur dans les réunions où il figure au lieu de faire tache par son insuffisance et son crétinisme indérouillables.

Poussé affectueusement par son épouse, il tâta des ascensions audacieuses vers les sciences. Les mathématiques, la géologie, l’archéologie, la cynégétique, la sigillographie, la philosophie, la philologie, voire la philatélie et la numismatique ne lui laissèrent que découragement et rancœurs.

Il se rabattit sur les arts. Il essaya la musique ; ce fut inutile et ne put apprendre à lire les notes. Il essaya la peinture, ce fut pitoyable ; la danse, il ne fut que ridicule ; la poésie, ce fut piteux. Il voulut au moins devenir un as dans les jeux. Il se lança dans les cartes et les dés ; ce fut désastreux.

En ce moment, il entreprend l’étude de la prestidigitation et il se pourrait fort bien qu’il y réussisse. Certes, pas comme les frères Isola, mais comme un bon amateur de salon, ce qui lui suffit, attendu qu’il n’ambitionne nullement de monter un jour sur le plateau.

Il manipule assez adroitement les cartes, fait sortir avec dextérité des fleurs de papier de soie d’un mouchoir emprunté à un spectateur et escamote une montre avec élégance.

Ayant vu dernièrement sur la scène d’un music-hall parisien le tour classique du lapin vivant qui jaillit d’une cocotte où flambe une omelette hypothétique, il voulut posséder ce tour dans son répertoire. Il se procura, dans un établissement ad hoc, un fait-tout de zinc argenté, accompagné d’un couvercle truqué devant contenir l’animal à faire apparaître.

Au jour fixé pour la production en public de l’expérience, il ne put se procurer le lapin vivant escompté. Il voulut le remplacer par un ersatz, en l’occurrence le chat Alexandre, compagnon superbe et ronronnant des journées vides de Mme Poche.

— Le chat remplace bien parfois le lapin dans le civet, il n’y a pas de raison pour qu’il ne puisse le remplacer dans un tour de passe-passe, dit-il avec un grain de logique.

Mais Alexandre en avait, sans doute, décidé autrement.

Ce fut un beau tapage quand Poche voulut tasser le félin dans la partie concave du couvercle. Habituellement placide et doux comme une éponge, Alexandre se fit acerbe et hérissé, tel un porc-épic hydrophobe. Il ne fut qu’un tourbillon de dents, de griffes et de crachements furieux et chuintants, pendant que ses yeux lançaient des éclairs de haine et de bataille.

Poche dut battre en retraite.

Les mains en sang, la cravate en lambeaux, le menton et même le nez piqués de gouttelettes de rubis, il lâcha le chat déchaîné qui sauta se réfugier au haut du buffet, citadelle impénétrable d’où il gronda et feula tout le temps que l’ustensile abhorré resta dans son champ visuel.

Devenu momentanément inutilisable dans un but spectaculaire, Mme Poche l’utilise pour la conservation des pâtes alimentaires. (Le fait-tout, pas le chat.)

Abandonnant pour un temps, à la suite de ce drame, ses prétentions à l’exécution de tours compliqués, Poche consacre son temps à l’étude de la dextérité digitale et manuelle destinée à lui faciliter ses exercices de prestidigitation.

À cet effet, il a fait l’acquisition d’un mannequin complet, grandeur naturelle, vêtu d’un veston et d’un pantalon sur lesquels sont cousus une infinité de grelots et de clochettes qui tintent au moindre attouchement.

À dire vrai, c’est l’appareil utilisé dans les écoles de pickpockets où viennent se perfectionner les apprentis voleurs à la tire, écoles nullement rattachées à l’Université de Paris, et qui font florès dans quelques arrière-boutiques du quartier Saint-Martin.

Mais Poche s’en sert dans le but innocent et fort louable de divertir ses amis tout en s’amusant lui-même.

Il s’efforce de retirer des poches du mannequin, ou d’y introduire, au contraire, les objets les plus divers, le plus rapidement possible, sans faire tinter les instruments sonores qui y sont cousus ; c’est extrêmement difficile.

Il est devenu d’une belle habileté à ce passe-temps. Sa patience est sans borne et, à chaque nouveau succès, sa joie enfantine fait plaisir à voir.

On fait ce qu’on peut ...

Un samedi soir, en voyant dans le journal le programme des théâtres, l’idée lui vint d’aller faire la queue à la Comédie-Française pour la représentation du soir.

On jouait Le voyage de M. Perrichon et, depuis longtemps, il voulait voir ce petit chef-d’œuvre d’Eugène Labiche.

Il arriva au théâtre vers dix heures. Sous les arcades de la rue de Richelieu, une queue de près de cent personnes était déjà canalisée par ces barrières brunes bien connues des habitués de la célèbre scène.

Il prit machinalement la suite de la file, regarda un moment les fontaines fleuries, le mouvement de l’avenue de l’Opéra, la statue d’Alfred de Musset, tombant en pâmoison dans le giron de la Muse qui lui indique, de la main droite, la boutique du pharmacien au fond de la place, puis, tirant un journal de sa poche, il voulut lire.

Subitement, il eut un haut-le-corps, tandis qu’un sourire fleurissait ses lèvres : dans la personne qui le précédait immédiatement et qui lui tournait, par conséquent, le dos, il venait de reconnaître son vieil ami, Mariaud.

Mettant à profit sa dextérité de neuve acquisition, il plongea doucement la main dans la poche du pardessus de son ami et, sans que celui-ci ne s’aperçût de rien, tant l’action fut rapide et faite avec légèreté, il lui subtilisa son portefeuille qu’il fit glisser d’un mouvement doux dans la poche extérieure de son propre veston. Le tour était magistralement exécuté ...

Puis, tout heureux de la bonne farce qu’il venait de faire, il attendit le moment où son ami s’apercevrait du larcin pour se présenter et se payer une bonne pinte de bon sang en lui faisant part de la farce qu’il venait de lui jouer ...

La queue avançait lentement. Le moment attendu était proche, quand ...

 ... Quand Poche sentit qu’on lui tapait légèrement sur l’épaule.

Il se retourna.

Son voisin de derrière était un homme brun, à grosse moustache, au regard inquiet et inquiétant tout à la fois. Sans presque remuer ses lèvres épaisses, il murmure à l’oreille de Poche atterré :

— J’ai vu ... Le portefeuille ... pas mal !

Poche était devenu pâle comme un œuf. Il avait été vu, il était pris.

Mais il sourit immédiatement et commença à expliquer :

— Attendez, attendez, oui ... j’ai pris le ... à ce monsieur ... C’est une farce ... C’est un ami ...

— Chut ! fit le voisin, un doigt discrètement à la bouche ... Écoute, vieux. Dis rien. Bouge pas ... Je ne veux pas faire de tort à un copain, à un confrère ... Tiens ! Tends la main en douce, que je te rende ton portefeuille. Je te l’ai chauffé voilà dix minutes. Prends-le ... Là ! Chut ! dis rien. J’t’avais encore jamais vu ici. Tu travailles bien. Mais, entre nous, fais plutôt l’Opéra ou les Folies-Bergère. Ça rapporte plus, crois-moi ...

Poche n’en est pas encore revenu ...

Charles BLEUNARD.

Le Chasseur Français N°605 Janvier 1942 Page 64