Accueil  > Années 1950  > N°636 Février 1950  > Page 89 Tous droits réservés

Fatalité

— Voilà l'affaire, monsieur le Juge, il ne faut pas croire que j'en veuille à Calmonnet, c'est mon meilleur ami. Seulement, cette fois-là, j'ai été obligé de verbaliser. Je ne pouvais pas faire autrement.

» Il faut vous dire que, ce jour-là, nous avions fêté la classe 1932. Nous sortions du déjeuner — un bon déjeuner, entre parenthèses, avec du saucisson, du jambonneau, un filet aux petits pois, je ne vous dis que ça. Et une friture ! Ah ! cette friture, il me semble que j'en mange encore : dorée, saisie à point, croustillante ... Et voilà que Thévard m'interpelle du bout de la table :

» — Dis voir, Branchu, toi, le garde-pêche, tu ne crois pas qu'il y a là pas mal de poissons qui n'ont pas la dimension réglementaire ?

» Je regarde dans mon assiette ... Malheur, des chevesnes, des gardons, des brochetons, des carpes, et tout ça pas plus long que mon doigt. On aurait dit des vairons. Là-dessus, sans m'en faire, je réponds :

» — Tais-toi, ivrogne. À table, je ne suis pas en service. Tout fait ventre.

» Parce qu'il faut que je vous dise : je savais parfaitement que Calmonnet, notre copain, le grand fournisseur des restaurants du pays, ne se gênait pas pour y aller avec un épervier à mailles de 10 au lieu du 27 millimètres, qui est seul autorisé dans notre rivière. Et c'est comme ça qu'il prenait tout ce fretin, revendu sous le nom de « friture ». Mais jamais je n'aurais voulu lui faire un ennui : c'est un si brave garçon, Calmonnet ! Et puis lui aussi est de la classe, même que ce jour-là il tenait bien sa place à table ...

» Donc pas d'histoires ; tout le monde se met à rire, et on attaque la salade. Une heure après, nous sortons tous, histoire de prendre un peu l'air avant de faire une partie de boules, et nous allons tous en bande jusqu'au petit pont. C'est un pont suspendu, monsieur le Juge, d'où l'on voit tout le banc de gravier et le fond de la rivière. Et, ce jour-là, il y en avait du petit, sur le gravier, au soleil !

» Là-dessus, il y en a un qui fait :

» — Calmonnet, c'est là que tu les prends ?

» — Tout juste, qu'il répond Calmonnet, là et pas ailleurs.

» — Tu as du toupet, en pleine vue de la route nationale. Je crois plutôt que tu vas te cacher pour ça en dessous du barrage.

» — Me cacher, me cacher ? qu'il fait Calmonnet, qui avait un verre dans le nez. Je vais te faire voir comme je me cache.

» Et le voilà qui file à la maison au grand trot. On est toujours pressé, quand on a décidé de faire des bêtises ! Et, cinq minutes après, voilà qu'on entend marcher sur le gravier mon Calmonnet avec son épervier.

» — Je vais vous faire voir comment je me cache, tas d'andouilles !

» — Jean, que je lui fais, tu sais que je ne te cherche pas. Je te fiche une paix royale. Tu es un ami, tu es mon conscrit, et les amis sont les amis. Mais regarde un peu ce monde : il y a des témoins. Si tu le lances, je suis obligé, tu m'entends bien, obligé de verbaliser contre toi. Sans ça, c'est moi qui trinque. Je suis assermenté, que diable, j'ai prêté serment au tribunal. Tu ne me feras pas ça !

» Et c'est vrai ; depuis que nous causions, toute la marmaille du village était accourue, et après ça le maire, et l'instituteur, un petit sournois qui n'est pas du pays et qui ne comprend pas notre caractère, et trois ou quatre vieilles filles farouches qui sortaient de vêpres, et que sais-je encore !

» Voilà mon Calmonnet qui me regarde d'en bas, d'un air désespéré.

» — Antoine, je ne veux pas te faire de peine. Tu sais bien que j'attends toujours que tu sois parti au diable en tournée pour venir donner le coup sous le pont. Mais toute cette bande d'ânes m'a défié, tu le vois bien, et, si je me dégonfle, je ne suis plus un homme. Regarde-les qui rigolent et qui se fichent de moi ! Ce n'est pas que j'en aie envie, car je vois bien que tu vas être obligé de sévir. Et surtout ne t'imagine pas que je t'en voudrai : amis, amis, comme avant. Mais que veux-tu, c'est une question de « dignité humaine », comme on dit sur les affiches du député.

» Là-dessus, il « charge » son filet sur l'épaule et sur le bras et se met à le balancer.

» — Jean, allez, ne fais pas l'idiot ! Remonte.

» Mais, en même temps, les gosses de l'école se mettent à crier tous ensemble :

» — Ksss ! Ksss ! Oh ! Calmonnet, chiche que tu ne le fais pas !

» J'entends « plouf ! », et voilà le filet à l'eau.

» — Qu'est-ce que tu veux, j'étais bien obligé, grogne mon ami en tirant sur la corde. Si tu crois que ça m'amuse, un procès-verbal !

» Et moi je lève le nez, et, droit à côté de moi, il y avait M. le Maire, qui me regardait dans les yeux, comme pour voir ce que j'allais faire ... Alors j'ai sorti mon carnet, et j'ai verbalisé. Vous auriez fait comme moi à ma place, monsieur le Juge, j'étais obligé ... »

Bras dessus, bras dessous, Branchu et Calmonnet sont sortis du palais de justice, pas très fiers. Il leur semble encore entendre la voix du juge.

« ... Je comprends parfaitement les raisons d'amour-propre qui vous ont poussé, Calmonnet, surtout après un banquet comme celui de la classe. Vous vous êtes cru obligé de jeter l'épervier. C'est votre affaire. D'autre part, le garde, lui, était réellement obligé de vous dresser procès-verbal. Vous n'y êtes pour rien ni l'un ni l'autre, c'est la fatalité.

» Et moi, je suis obligé de prononcer contre vous l'amende et la confiscation du filet. Je n'y peux rien. Je suis aussi de la classe 1932 : ça doit tenir à l'année. »

Ce n'est qu'un quart d'heure plus tard, attablé avec son copain devant une bouteille de blanc, que Calmonnet s'est décidé à desserrer les lèvres.

— Branchu, qu'est-ce que tu en dis ?

— J'en dis ... j'en dis qu'il s'est royalement fichu de nous avec son obligation ... En voilà des manières !

— Et dire qu'il est de la classe ! a soupiré Calmonnet en versant le vin.

Pierre MÉLON.

Le Chasseur Français N°636 Février 1950 Page 89