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Poissons rares

La lotte

Si je consulte mes « Carnets de pêche », soigneusement tenus pendant quarante ans, je constate que je n'ai pris, pendant ce long espace de temps, que 21 lottes, dont 6 seulement à la ligne, les autres ayant été capturées dans les nasses ou bosselles que j'étais autorisé à poser la nuit, en ma qualité de permissionnaire de pêche. Ce petit nombre de prises prouve nettement la rareté de ces poissons, tout au moins dans nos rivières du Centre.

La lotte, chez nous, ne se rencontre guère que dans les rivières claires et abondantes, aux eaux pures, fraîches, et seulement là où existent des enrochements, des amas de pierres laissant entre elles de nombreux vides, et sur certains fonds rocheux particulièrement tourmentés. Au rebours de l'anguille, elle fuit la vase et même les herbiers touffus et épais.

Avez-vous parfois regardé une lotte un peu grosse posée sur une table tête en avant et bien en face de vous ? Si oui, vous avez pu constater, comme moi, combien étrange est sa physionomie. Cette grosse tête aplatie, ces yeux rapprochés, au regard méchant, cette large gueule bien garnie de dents, les deux renflements latéraux du crâne simulant des sortes d'oreilles lui donnent une singulière ressemblance avec le chat ou, mieux encore, la loutre. La lotte ou lote (lota vulgaris) est le seul représentant, en eau douce, de la famille des Gadidés, poissons marins dont la morue est le type le plus connu ; elle ne lui ressemble guère, cependant. Son aspect rappelle beaucoup mieux l'anguille, avec un corps plus ramassé, plus épais, presque cylindrique dans sa partie antérieure, plus comprimé latéralement vers la queue. Sa bouche est bien fendue, abondamment dentée : un barbillon très apparent pend sous son menton. Elle a deux nageoires dorsales, la première, petite, séparée de la seconde par un court intervalle ; cette dernière est très longue, assez peu élevée, et va de la moitié environ de la longueur du corps jusqu'à la caudale, qu'elle touche presque. L'anale est également très longue, les pectorales pointues et la caudale en forme de palette. C'est un poisson très vigoureux.

La nage de la lotte est rapide, ondoyante, et les courants ne l'arrêtent guère, mais il semble qu'elle franchisse difficilement les barrages. Sa peau est visqueuse, comme celle de l'anguille, et ses écailles peu apparentes. Sa couleur varie suivant la taille, le sexe et l'habitat ; elle est généralement d'un jaune verdâtre, avec de nombreuses marbrures brunes.

Les plus grosses lottes que j'ai vues chez nous ne dépassaient guère 3 kilos et 0m,50 environ de longueur, mais on en cite de 0m,75 de long et du poids de 5 ou 6 kilos. Dans les lacs Léman, d'Annecy, du Bourget, etc., ces grosses lottes ne sont pas très rares.

La lotte, comme l'anguille, est un poisson de fond aux mœurs exclusivement nocturnes ; c'est pour cela qu'on ne la prend guère à la ligne.

Son frai à lieu en décembre, janvier, février. À ce moment, ces poissons, habituellement solitaires, se réunissent en petites bandes où les deux sexes sont mêlés et viennent frayer sur les bords graveleux de faible profondeur. Ils sont très prolifiques, puisqu'on a pu compter plus de 100.000 œufs dans les ovaires d'une grosse femelle ; quelle patience ! ...

Il semble donc que ces poissons devraient être beaucoup plus répandus ; mais nous savons que les lottes dévorent jusqu'à leurs propres œufs et les jeunes alevins qui en proviennent, aussi bien que ceux des autres espèces ; et puis elles ont de nombreux ennemis, dont la loutre n'est pas le moins dangereux.

J'ai goûté plusieurs fois à la chair de la lotte, soit de celles que j'ai capturées, soit d'autres provenances, notamment à Genève, Thonon, Évian, Ouchy, Aix-les-Bains, etc. J'ai trouvé cette chair blanche, ferme, presque exempte d'arêtes, supérieure à celle des meilleures anguilles et l'égale de celle de la perche de rivière. Son foie est excellent, volumineux et très recherché. On aurait donc tort de prendre pour une simple boutade le vieux dicton :

Pour un foie de lotte,
Femme vendrait sa cotte.

Nous avons fait observer que la lotte se prenait très rarement à la ligne. Pendant le jour, tout comme l'anguille, elle ne mord que si l'eau est trouble, et encore faut-il bien connaître ses lieux préférés de station.

Les six lottes que j'ai capturées, à plusieurs années d'intervalle, ont été prises par temps de crue, les eaux étant troubles et fortes, alors que je péchais l'anguille aux gros vers de terre. Les touches ont toujours eu lieu au pied d'enrochements faits de gros blocs de pierres et tout à fait à fond. Ces touches ont été lentes, donnant l'impression d'un accrochage sur le fond, le flotteur disparu restant sur place.

Après ferrage, défense énergique, plus mouvementée que celle de l'anguille. Craignant pour mes bas de ligne en fortes florences, j'ai enlevé toutes ces prises d'autorité, comme je le faisais pour les anguilles. Parviendrait-on à noyer la lotte ? J'en doute, tant est robuste sa vitalité. En tout cas, il faudrait y mettre le temps.

Je n'ai jamais entendu dire que des pisciculteurs quelconques se soient avisés d'élever la lotte. Cela ne pourrait guère se faire que dans des étangs ou réservoirs aux eaux claires, pures et fraîches, assez profonds et bien garnis de pierraille. Il faudrait aussi ménager des refuges sûrs pour les petits alevins, vu la voracité des reproducteurs.

Quant à ces derniers, on ne pourrait guère compter sur les seules ressources naturelles de la pièce d'eau pour les voir prospérer. Sans doute devrait-on y déverser périodiquement quantité de petites blanchailles sans valeur : ablettes, gardons, rotangles, vandoises, etc., et aussi, en hiver, des déchets d'abattoir soigneusement divisés en petits fragments. Peut-être, grâce à ces soins, arriverait-on à un résultat rémunérateur, c'est là une chose à essayer.

R. PORTIER.

Le Chasseur Français N°646 Décembre 1950 Page 723